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BOILEAU, Nicolas


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Du choc des idées jaillit la lumière.

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Sur les femmes (Satires X)

« … Bientôt dans ce grand monde, où tu vas l’entraîner,

Au milieu des écueils qui vont l’environner,

Crois-tu que toujours ferme aux bords du précipice

Elle pourra marcher sans que le pied lui glisse ;

Que toujours insensible aux discours enchanteurs

D’un idolâtre amas de jeunes séducteurs,

Sa sagesse jamais ne deviendra folie ?

D’abord tu la verras, ainsi que dans Clélie,

Recevant ses amants sous le doux nom d’amis,

S’en tenir avec eux aux petits soins permis :

Puis, bientôt en grande eau sur le fleuve de Tendre,

Naviguer à souhait, tout dire, et tout entendre.

Et ne présume pas que Vénus, ou Satan

Souffre qu’elle en demeure aux termes du roman.

Dans le crime il suffit qu’une fois on débute ;

Une chute toujours attire une autre chute.

L’honneur est comme une île escarpée et sans bords :

On n’y peut plus rentrer dès qu’on en est dehors.

Peut-être, avant deux ans ardente à te déplaire,

Eprise d’un cadet, ivre d’un mousquetaire,

Nous la verrons hanter les plus honteux brelans,

Donner chez la Cornu rendez-vous aux galants ;

De Phèdre dédaignant la pudeur enfantine,

Suivre à front découvert Z (...) et Messaline ;

Conter pour grands exploits vingt hommes ruinés,

Blessés, battus pour elle, et quatre assassinés :

Trop heureux si, toujours femme désordonnée,

Sans mesure et sans règle au vice abandonnée,

Par cent traits d’impudence aisés à ramasser,

Elle t’acquiert au moins un droit pour la chasser !

Mais que deviendras-tu ? Si, folle en son caprice,

N’aimant que le scandale et l’éclat dans le vice,

Bien moins pour son plaisir, que pour t’inquiéter,

Au fond peu vicieuse elle aime à coqueter ?

Entre nous, verras-tu, d’un esprit bien tranquille,

Chez ta femme aborder et la cour et la ville ?

Hormis toi, tout chez toi, rencontre un doux accueil :

L’un est payé d’un mot, et l’autre d’un coup d’œil.

Ce n’est que pour toi seul qu’elle est fière et chagrine :

Aux autres elle est douce, agréable, badine ;

C’est pour eux qu’elle étale et l’or, et le brocart ;

Que chez toi se prodigue et le rouge et le fard,

Et qu’une main savante, avec tant d’artifice,

Bâtit de ses cheveux le galant édifice.

Dans sa chambre, crois-moi, n’entre point tout le jour.

Si tu veux posséder ta Lucrèce à son tour,

Attends, discret mari, que la belle en cornette

Le soir ait étalé son teint sur la toilette,

Et dans quatre mouchoirs, de sa beauté salis,

Envoie au blanchisseur ses roses et ses lis.

Alors tu peux entrer ; mais, sage en sa présence,

Ne va pas murmurer de sa folle dépense.

D’abord, l’argent en main paye et vite et comptant.

Mais non, fais mine un peu d’en être mécontent,

Pour la voir aussitôt, de douleur oppressée,

Déplorer sa vertu si mal récompensée.

Un mari ne veut pas fournir à ses besoins !

Jamais femme après tout a-t-elle coûté moins ?

A cinq cents louis d’or, tout au plus, chaque année,

Sa dépense en habits n’est-elle pas bornée ?

Que répondre ? Je vois qu’à de si justes cris,

Toi-même convaincu, déjà tu t’attendris,

Tout prêt à la laisser, pourvu qu’elle s’apaise,

Dans ton coffre en pleins sacs puiser tout à son aise.

A quoi bon, en effet, t’alarmer de si peu ?

Eh ! que serait-ce donc, si le démon du jeu

Versant dans son esprit sa ruineuse rage,

Tous les jours, mis par elle à deux doigts du naufrage,

Tu voyais tous tes biens au sort abandonnés,

Devenir le butin d’un pique ou d’un sonnez !

Le doux charme pour toi de voir, chaque journée,

De nobles champions ta femme environnée,

Sur une table longue et façonnée exprès,

D’un tournoi de bassette ordonner les apprêts !

Ou, si par un arrêt la grossière police

D’un jeu si nécessaire interdit l’exercice,

Ouvrir sur cette table un champ au lansquenet,

Ou promener trois dés chassés de son cornet :

Puis sur une autre table, avec un air plus sombre,

S’en aller méditer une vole[ au jeu d’hombre ;

S’écrier sur un as mal à propos jeté ;

Se plaindre d’un gâno[ qu’on n’a point écouté ;

Ou, querellant tout bas le ciel qu’elle regarde,

A la bête gémir d’un roi venu sans garde !

Chez elle, en ces emplois, l’aube du lendemain

Souvent la trouve encor les cartes à la main :

Alors, pour se coucher, les quittant non sans peine,

Elle plaint le malheur de la nature humaine,

Qui veut qu’en un sommeil, où tout s’ensevelit

Tant d’heures sans jouer se consument au lit.

Toutefois en partant la troupe la console,

Et d’un prochain retour chacun donne parole.

C’est ainsi qu’une femme en doux amusements

Sait du temps qui s’envole employer les moments ;

C’est ainsi que souvent par une forcenée,

Une triste famille à l’hôpital traînée,

Voit ses biens en décret sur tous les murs écrits,

De sa déroute illustre effrayer tout Paris… »