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FOUCAULT, Michel

Surveiller et punir

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Pendant longtemps l’individualité quelconque — celle de tout le monde — est demeurée au-dessous du seuil de description. Être regardé, observé, raconté dans le détail, suivi au jour le jour par une écriture ininterrompue, était un privilège. La chronique d’un homme, le récit de sa vie, son historiographie, racontée au fil de son existence faisait partie des rituels de sa puissance. Or les procédés disciplinaires retournent le rapport, abaissent le seuil de l’individualité descriptible et font de cette description un moyen de contrôle et une méthode de domination. […] L’enfant, le malade, le fou, le condamné deviendront, de plus en plus facilement à partir du XVIIIème siècle et selon une pente qui est celle des mécanismes de discipline, l’objet de descriptions individuelles et de récits biographiques. Cette mise en écriture des existences réelles n’est plus une procédure d’héroïsation ; elle fonctionne comme procédure d’objectivation et d’assujettissement.

La vie soigneusement collationnée des malades mentaux ou des délinquants relève, comme la chronique des rois ou l’épopée des grands bandits populaires, d’une certaine fonction politique de l’écriture ; mais dans une tout autre technique du pouvoir.

L’examen comme fixation à la fois rituelle et ”scientifique” des différences individuelles, comme épinglage de chacun à sa propre singularité (en opposition à la cérémonie où se manifestent les statuts, les naissances, les privilèges, les fonctions, avec tout l’éclat de leurs marques) indique bien l’apparition d’une modalité nouvelle de pouvoir où chacun reçoit pour statut sa propre individualité, et où il est statutairement lié aux traits, aux mesures, aux écarts, aux ”notes” qui le caractérise et font de lui, de toute façon, un ”cas”.

Finalement, l’examen est au centre des procédures qui constituent l’individu comme effet et objet de pouvoir, comme effet et objet de savoir. C’est lui qui, en combinant, surveillance hiérarchique et sanction normalisatrice, assure les grandes fonctions disciplinaires de répartition et de classement, d’extraction maximale des forces et du temps, de cumul génétique continu, de composition optimale des aptitudes. Donc, de fabrication de l’individualité cellulaire, organique, génétique et combinatoire. Avec lui se ritualisent ces disciplines qu’on peut caractériser d’un mot en disant qu’elles sont une modalité du pouvoir pour qui la différence individuelle est pertinente. (…)

Toutes les sciences, analyses ou pratiques à radical ”psycho-”, ont leur place dans ce retournement historique des procédures d’individualisation. Le moment où on est passé de mécanismes historicorituels de formation de l’individualité à des mécanismes scientifico-disciplinaires où le normal a pris la relève de l’ancestral, et la mesure la place du statut, substituant ainsi l’individualité de l’homme mémorable à celle de l’homme calculable (…)

L’individu, c’est sans doute l’atome fictif d’une représentation ”idéologique” de la société ; mais il est aussi une réalité fabriquée par cette technologie spécifique de pouvoir qu’on appelle la ”discipline”. Il faut cesser de toujours décrire les effets de pouvoir en termes négatifs : il ”exclut”, il ”réprime”, il ”censure”, il ”abstrait”, il ”masque”, il ”cache”. En fait le pouvoir produit ; il produit du réel ; il produit des domaines d’objets et des rituels de vérité. L’individu et la connaissance qu’on peut en prendre relèvent de cette production.

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