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HEREDIA, José-Maria de


Les conquérants

Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,
Fatigués de porter leurs misères hautaines,
De Palos de Moguer, routiers et capitaines
Partaient, ivres d'un rêve héroique et brutal.

Ils allaient conquérir le fabuleux métal
Que Cipango murit dans ses mines lointaines,
Et les vents alizés inclinaient leurs antennes
Aux bords mystérieux du monde occidental.

Chaque soir, espérant des lendemains épiques,
L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques
Enchantait leur sommeil d'un mirage doré;

Où, penchés à l'avant de blanches caravelles,
Ils regardaient monter en un ciel ignoré
Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles.


Le tepidarium

La myrrhe a parfumé leurs membres assouplis :

Elles rêvent, goûtant la tiédeur de décembre,

Et le brasier de cuivre illuminant la chambre

Jette la flamme et l’ombre à leurs beaux fronts pâlis.


Dans les coussins épais, sur la pourpre des lits,

Sans bruit, parfois un corps de marbre rose ou d’ambre,

Ou se soulève à peine ou s’allonge ou se cambre.

Le lin voluptueux dessine de longs plis.


Une femme d’Asie, au milieu de l’étuve,

Sentant sur sa chair nue errer l’ardent effluve,

Tord ses bras énervés dans un ennui serein.


Et le pâle troupeau des filles d’Ausonie

S’enivre de la riche et sauvage harmonie

Des noirs cheveux roulant sur un torse d’airain.


Le samouraï

D'un doigt distrait frôlant la sonore bîva,

A travers les bambous tressés en fine latte,

Elle a vu, par la plage éblouissante et plate,

S'avancer le vainqueur que son amour rêva.

C'est lui. Sabres au flanc, l'éventail haut, il va.

La cordelière rouge et le gland écarlate

Coupent l'armure sombre, et, sur l'épaule, éclate

Le blason de Hizen ou de Tokungawa.

Ce beau guerrier vêtu de lames et de plaques,

ous le bronze, la soie et les brillantes laques,

Semble un crustacé noir ; gigantesque et vermeil.

Il l'a vue. Il sourit dans la barbe du masque,

Et son pas plus hâtif fait reluire au soleil

Les deux antennes d'or qui tremblent à son casque.


Suivant Pétrarque

Vous sortiez de l'église et, d'un geste pieux,

Vos nobles mains faisaient l'aumône au populaire,

Et sous le porche obscur votre beauté si claire

Aux pauvres éblouis montrait tout l'or des cieux.

Et je vous saluai d'un salut gracieux,

Très humble, comme il sied à qui ne veut déplaire,

Quand, tirant votre mante et d'un air de colère

Vous détournant de moi, vous couvrîtes vos yeux.

Mais Amour qui commande au coeur le plus rebelle

Ne voulut pas souffrir que, moins tendre que belle,

La source de pitié me refusât merci ;

Et vous fûtes si lente à ramener le voile,

Que vos cils ombrageux palpitèrent ainsi

Qu'un noir feuillage où filtre un long rayon d'étoile.



Soleil couchant

Les ajoncs éclatants, parure du granit,

Dorent l’âpre sommet que le couchant allume ;

Au loin, brillante encor par sa barre d’écume,

La mer sans fin commence où la terre finit.

A mes pieds c’est la nuit, le silence. Le nid

Se tait, l’homme est rentré sous le chaume qui fume.

Seul, l’Angélus du soir, ébranlé dans la brume,

A la vaste rumeur de l’Océan s’unit.

Alors, comme du fond d’un abîme, des traînes,

Des landes, des ravins, montent des voix lointaines

De pâtres attardés ramenant le bétail.

L’horizon tout entier s’enveloppe dans l’ombre,

Et le soleil mourant, sur un ciel riche et sombre,

Ferme les branches d’or de son rouge éventail.