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MALLARME, Stéphane


Quand l’Ombre menaça

Quand l’Ombre menaça de la fatale loi,

Tel vieux Rêve, désir et mal de mes vertèbres,

Affligé de périr sous les plafonds funèbres

Il a ployé son aile indubitable en moi.

Luxe, ô salle d’ébène où, pour séduire un roi

Se tordent dans leur mort des guirlandes célèbres,

Vous n’êtes qu’un orgueil menti par les ténèbres

Aux yeux du solitaire ébloui de sa foi

Oui, je sais qu’au lointain de cette nuit, la Terre

Jette d’un grand éclat l’insolite mystère

Sous les siècles hideux qui l’obscurcissent moins.

L’espace à soi pareil qu’il s’accroisse ou se nie

Roule dans cet ennui des feux vils pour témoins

Que s’est d’un astre en fête allumé le génie.


Hérodiade
…..
Reculez.

Le blond torrent de mes cheveux immaculés

Quand il baigne mon corps solitaire le glace

D'horreur, et mes cheveux que la lumière enlace

Sont immortels. O femme, un baiser me tûrait

Si la beauté n'était la mort...

Par quel attrait

Menée et quel matin oublié des prophètes

Verse, sur les lointains mourants, ses tristes fêtes,

Le sais-je ? tu m'as vue, ô nourrice d'hiver,

Sous la lourde prison de pierres et de fer

Où de mes vieux lions traînent les siècles fauves

Entrer, et je marchais, fatale, les mains sauves,

dans le parfum désert de ses anciens rois :

Mais encore as-tu-vu quels furent mes effrois ?

Je m'arrête rêvant aux exils, et j'effeuille,

Comme près d'un bassin dont le jet d'eau m'accueille

Les pâles lys qui sont en moi, tandis qu'épris

De suivre du regard les languides débris

Descendre, à travers ma rêverie, en silence,

Les lions, de ma robe écartent l'indolence

Et regardent mes pieds qui calmeraient la mer.

Calme, toi, les frissons de ta sénile chair,

Viens et ma chevelure imitant les manières

Trop farouches qui font votre peur des crinières,

Aide-moi, puisqu'ainsi tu n'oses plus me voir,

A me peigner nonchalamment dans un miroir.
…..


Brise marine

La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.

Fuir ! là-bas fuir! Je sens que des oiseaux sont ivres

D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !

Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux

Ne retiendra ce coeur qui dans la mer se trempe

Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe

Sur le vide papier que la blancheur défend

Et ni la jeune femme allaitant son enfant.

Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,

Lève l’ancre pour une exotique nature !

Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,

Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs !

Et, peut-être, les mâts, invitant les orages,

Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages

Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots …

Mais, ô mon coeur, entends le chant des matelots !


L'après-midi d'un faune

Ces nymphes, je les veux perpétuer.

Si clair,

Leur incarnat léger, qu’il voltige dans l’air

Assoupi de sommeils touffus.
Assoupi de sommeils touffus.

Aimai-je un rêve ?

Mon doute, amas de nuit ancienne, s’achève

En maint rameau subtil, qui, demeuré les vrais

Bois mêmes, prouve, hélas ! que bien seul je m’offrais

Pour triomphe la faute idéale de roses —

Réfléchissons… ou si les femmes dont tu gloses

Figurent un souhait de tes sens fabuleux !

Faune, l’illusion s’échappe des yeux bleus

Et froids, comme une source en pleurs, de la plus chaste :

Mais l’autre, tout soupirs, dis-tu qu’elle contraste

Comme brise du jour chaude dans ta toison ?

Que non ! par l’immobile et lasse pâmoison

Suffoquant de chaleurs le matin frais s’il lutte,

Ne murmure point d’eau que ne verse ma flûte

Au bosquet arrosé d’accords ; et le seul vent

Hors des deux tuyaux prompt à s’exhaler avant

Qu’il disperse le son dans une pluie aride,

C’est, à l’horizon pas remué d’une ride,

Le visible et serein souffle artificiel

De l’inspiration, qui regagne le ciel.

Ô bords siciliens d’un calme marécage

Qu’à l’envi de soleils ma vanité saccage,

Tacites sous les fleurs d’étincelles, Contez

« Que je coupais ici les creux roseaux domptés

Par le talent ; quand, sur l’or glauque de lointaines

Verdures dédiant leur vigne à des fontaines,

Ondoie une blancheur animale au repos :

Et qu’au prélude lent où naissent les pipeaux,

Ce vol de cygnes, non ! de naïades se sauve

Ou plonge… »

Inerte, tout brûle dans l’heure fauve

Sans marquer par quel art ensemble détala
Trop d’hymen souhaité de qui cherche le la :

Alors m’éveillerai-je à la ferveur première,

Droit et seul, sous un flot antique de lumière,

Lys ! et l’un de vous tous pour l’ingénuité.

Autre que ce doux rien par leur lèvre ébruité,

Le baiser, qui tout bas des perfides assure,

Mon sein, vierge de preuve, atteste une morsure

Mystérieuse, due à quelque auguste dent ;

Mais, bast ! arcane tel élut pour confident

Le jonc vaste et jumeau dont sous l’azur on joue :

Qui, détournant à soi le trouble de la joue,

Rêve, dans un solo long, que nous amusions

La beauté d’alentour par des confusions

Fausses entre elle-même et notre chant crédule ;

Et de faire aussi haut que l’amour se module

Évanouir du songe ordinaire de dos

Ou de flanc pur suivis avec mes regards clos,

Une sonore, vaine et monotone ligne.

Tâche donc, instrument des fuites, ô maligne

Syrinx, de refleurir aux lacs où tu m’attends !

Moi, de ma rumeur fier, je vais parler longtemps
Des déesses ; et par d’idolâtres peintures,

À leur ombre enlever encore des ceintures :

Ainsi, quand des raisins j’ai sucé la clarté,

Pour bannir un regret par ma feinte écarté,

Rieur, j’élève au ciel d’été la grappe vide

Et, soufflant dans ses peaux lumineuses, avide

D’ivresse, jusqu’au soir je regarde au travers.

Ô nymphes, regonflons des souvenirs divers.

« Mon œil, trouant les joncs, dardait chaque encolure

Immortelle, qui noie en l’onde sa brûlure

Avec un cri de rage au ciel de la forêt ;

Et le splendide bain de cheveux disparaît

Dans les clartés et les frissons, ô pierreries !

J’accours ; quand, à mes pieds, s’entrejoignent (meurtries

De la langueur goûtée à ce mal d’être deux)

Des dormeuses parmi leurs seuls bras hasardeux ;

Je les ravis, sans les désenlacer, et vole

À ce massif, haï par l’ombrage frivole,

De roses tarissant tout parfum au soleil,

Où notre ébat au jour consumé soit pareil. »

Je t’adore, courroux des vierges, ô délice

Farouche du sacré fardeau nu qui se glisse

Pour fuir ma lèvre en feu buvant, comme un éclair

Tressaille ! la frayeur secrète de la chair :

Des pieds de l’inhumaine au cœur de la timide

Qui délaisse à la fois une innocence, humide

De larmes folles ou de moins tristes vapeurs.

« Mon crime, c’est d’avoir, gai de vaincre ces peurs

Traîtresses, divisé la touffe échevelée

De baisers que les dieux gardaient si bien mêlée ;

Car, à peine j’allais cacher un rire ardent

Sous les replis heureux d’une seule (gardant

Par un doigt simple, afin que sa candeur de plume

Se teignît à l’émoi de sa soeur qui s’allume,

La petite naïve et ne rougissant pas :)

Que de mes bras, défaits par de vagues trépas,

Cette proie, à jamais ingrate se délivre

Sans pitié du sanglot dont j’étais encore ivre. »

Tant pis ! vers le bonheur d’autres m’entraîneront

Par leur tresse nouée aux cornes de mon front :

Tu sais, ma passion, que, pourpre et déjà mûre,

Chaque grenade éclate et d’abeilles murmure ;

Et notre sang, épris de qui le va saisir,

Coule pour tout l’essaim éternel du désir.

À l’heure où ce bois d’or et de cendres se teinte

Une fête s’exalte en la feuillée éteinte :

Etna ! c’est parmi toi visité de Vénus

Sur ta lave posant tes talons ingénus,

Quand tonne un somme triste ou s’épuise la flamme.

Je tiens la reine !

Ô sur châtiment…

Non, mais l’âme

De paroles vacante et ce corps alourdi

Tard succombent au fier silence de midi :

Sans plus il faut dormir en l’oubli du blasphème,

Sur le sable altéré gisant et comme j’aime

Ouvrir ma bouche à l’astre efficace des vins !
Couple, adieu ; je vais voir l’ombre que tu devins.



Apparition

La lune s’attristait. Des séraphins en pleurs
Rêvant, l’archet aux doigts, dans le calme des fleurs
Vaporeuses, tiraient de mourantes violes
De blancs sanglots glissant sur l’azur des corolles.

C’était le jour béni de ton premier baiser.
Ma songerie aimant à me martyriser
S’enivrait savamment du parfum de tristesse
Que même sans regret et sans déboire laisse

La cueillaison d’un rêve au coeur qui l’a cueilli.
J’errais donc, l’oeil rivé sur le pavé vieilli
Quand avec du soleil aux cheveux, dans la rue
Et dans le soir, tu m’es en riant apparue

Et j’ai cru voir la fée au chapeau de clarté
Qui jadis sur mes beaux sommeils d’enfant gâté
Passait, laissant toujours de ses mains mal fermées
Neiger de blancs bouquets d’étoiles parfumées .


Soupir

Mon âme vers ton front où rêve, ô calme soeur,
Un automne jonché de taches de rousseur,
Et vers le ciel errant de ton oeil angélique,
Monte, comme dans un jardin mélancolique,
Fidèle, un blanc jet d'eau soupire vers l'Azur!
- Vers l'Azur attendri d'octobre pâle et pur
Qui mire aux grands bassins sa langueur infinie,
Et laisse sur l'eau morte où la fauve agonie
Des feuilles erre au vent et creuse un froid sillon,
Se traîner le soleil jaune d'un long rayon.