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CHALLE, Robert

Les illustres Françaises

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Mademoiselle Fenouil était grande et bien faite, la taille aisée, la peau délicate et fort blanche, aussi bien que le teint ; elle avait les yeux, les sourcils et les cheveux noirs : les yeux grands et bien fendus, naturellement vifs, mais le moindre chagrin les rendait languissants, pour lors ils semblaient demander le cœur de tous ceux qu’elle regardait. Le front large et uni, le nez bien fait, la forme du visage ovale, une fossette au menton, la bouche fort petite et vermeille, les dents blanches et bien rangées, le nez serré un peu aquilin, la gorge faite au tour, le sein haut et rempli, les bras comme la gorge, et la plus belle main que femme puisse avoir. Vous voyez par son portrait que je suis excusable de l’avoir aimée, jusques au point de tout hasarder pour elle. Les qualités de son corps ne sont pourtant pas ce qu’elle a de plus aimable : c’est une âme toute belle, un esprit ferme, sincère, ennemi de la contrainte et de la flatterie : elle est généreuse, hardie, désintéressée et entreprenante : mais fidèle dans l’exécution. Elle est savante plus qu’une fille ne doit l’être. Les histoires sacrées et profanes lui sont familières. Tous les poètes anciens et modernes n’ont rien d’obscur pour elle. Elle sait même de l’astrologie ; mais cette science capable de faire tourner l’esprit d’une autre, ou du moins de la jeter dans le ridicule, ne lui sert que d’amusement. Elle fait de ce qu’elle sait une application toujours cadrante au sujet sérieux ou galant. Son esprit est aisé, ses expressions sont vives et naturelles ; elle a la mémoire heureuse ; elle écrit juste et bien ; elle fait même quelquefois des vers. J’en ai vu de sa façon qui ont eu l’approbation des connaisseurs. Elle est née railleuse ; mais si j’en crois ses lettres, les traverses de la fortune ont fait sur elle un effet contraire à celui qu’elles font d’ordinaire ; c’est-à-dire, qu’au lieu de l’aigrir, elles l’ont adoucie. Elle danse fort bien, et chante d’une manière à charmer.

Elle était telle que je viens de vous la dépeindre âgée d’environ dix-sept ans, lorsque je la vis. Cela vint par le moyen de son cousin, qui lui dit un jour qu’il avait un ami qui chantait autant bien qu’homme du monde. Elle [le] pria de m’amener chez elle. Il m’en parla, et comme naturellement ceux qui aiment un art sont fort aises de trouver quelqu’un qui y excelle, j’acceptai le parti, et j’y allai dès le soir même. Elle ne fit point les honneurs de sa voix, j’eus honte de chanter après ce que je venais d’entendre, qui était le redouble des Rochers du fameux Lambert . Elle semblait avoir mille rossignols dans la gorge. Je chantai ensuite, elle me parut satisfaite, et me pria de lier avec elle un commerce pour nous donner l’un à l’autre tous les airs nouveaux que nous pourrions apprendre. Je liai ce commerce, et sous ce prétexte il n’y avait point de jours que je n’allasse la voir.

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