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GAUTIER, Théophile


La caravane

La caravane humaine au Sahara du monde,

Par ce chemin des ans qui n'a pas de retour,

S'en va traînant le pied, brûlée aux feux du jour,

Et buvant sur ses bras la sueur qui l'inonde.

Le grand lion rugit et la tempête gronde ;

A l'horizon fuyard, ni minaret, ni tour ;

La seule ombre qu'on ait, c'est l'ombre du vautour,

Qui traverse le ciel cherchant sa proie immonde.

L'on avance toujours, et voici que l'on voit

Quelque chose de vert que l'on se montre au doigt :

C'est un bois de cyprès semé de blanches pierres.

Dieu, pour vous reposer, dans le désert du temps,

Comme des oasis, a mis les cimetières :

Couchez-vous et dormez, voyageurs haletants.


Dans la Sierra

J'aime d'un fol amour les monts fiers et sublimes !

Les plantes n'osent pas poser leurs pieds frileux

Sur le linceul d'argent qui recouvre leurs cimes ;

Le soc s'émousserait à leurs pics anguleux.

Ni vigne aux bras lascifs, ni blés dorés, ni seigles ;

Rien qui rappelle l'homme et le travail maudit.

Dans leur air libre et pur nagent des essaims d'aigles,

Et l'écho du rocher siffle l'air du bandit.

Ils ne rapportent rien et ne sont pas utiles ;

Ils n'ont que leur beauté, je le sais, c'est bien peu ;

Mais, moi, je les préfère aux champs gras et fertiles,

Qui sont si loin du ciel qu'on n'y voit jamais Dieu !


Infidélité

Voici l’orme qui balance

Son ombre sur le sentier ;

Voici le jeune églantier,

Le bois où dort le silence,

Le banc de pierre où, le soir,

Nous aimions à nous asseoir.

Voici la voûte embaumée

D’ébéniers et de lilas,

Où, lorsque nous étions las,

Ensemble, ô ma bien-aimée !

Sous des guirlandes de fleurs,

Nous laissions fuir les chaleurs.

Voici le marais que ride

Le saut du poisson d’argent,

Dont la grenouille en nageant

Trouble le miroir humide ;

Comme autrefois, les roseaux

Baignent leurs pieds dans ses eaux.

Comme autrefois, la pervenche,

Sur le velours vert des prés

Par le printemps diaprés,

Aux baisers du soleil penche

À moitié rempli de miel

Son calice bleu de ciel.

Comme autrefois, l’hirondelle

Rase, en passant, les donjons,

Et le cygne dans les joncs

Se joue et lustre son aile ;

L’air est pur, le gazon doux…

Rien n’a donc changé que vous.


Le Printemps

Regardez les branches
Comme elles sont blanches,
Il neige des fleurs.

Riant de la pluie
Le soleil essuie
les saules en pleurs.

Et le ciel reflète
Dans la violette
Ses pures couleurs...

La mouche ouvre l’aile
Et la demoiselle
Aux prunelles d’or,
Au corset de guêpe
Dépliant son crêpe,
A repris l’essor.

L’eau gaiement babille,
Le goujon frétille
Un printemps encore!


A de beaux yeux verts

Vous avez un regard singulier et charmant ;

Comme la lune au fond du lac qui la reflète,

Votre prunelle, où brille une humide paillette,

Au coin de vos doux yeux roule languissamment ;

Ils semblent avoir pris ses feux au diamant ;

Ils sont de plus belle eau qu'une perle parfaite,

Et vos grands cils émus, de leur aile inquiète,

Ne voilent qu'à demi leur vif rayonnement.

Mille petits amours, à leur miroir de flamme,

Se viennent regarder et s'y trouvent plus beaux,

Et les désirs y vont rallumer leurs flambeaux.

Ils sont si transparents, qu'ils laissent voir votre âme,

Comme une fleur céleste au calice idéal

Que l'on apercevrait à travers un cristal.


Les Colombes

Sur le coteau, là-bas où sont les tombes,
Un beau palmier, comme un panache vert,
Dresse la tête, où le soir les colombes
Viennent nicher et se mettre à couvert.

Mais le matin elles quittent les branches :
Comme un collier qui s'égrène, on les voit
S'éparpiller dans l'air bleu, toutes blanches,
Et se poser plus loin sur quelque toit.

Mon âme est l'arbre où tous les soirs, comme elles,
De blancs essaims de folles visions
Tombent des cieux en palpitant des ailes,
Pour s'envoler dès les premiers rayons.


Adieux à la poésie

Allons, ange déchu, ferme ton aile rose ;
Ôte ta robe blanche et tes beaux rayons d'or ;
Il faut, du haut des cieux où tendait ton essor,
Filer comme une étoile, et tomber dans la prose.

Il faut que sur le sol ton pied d'oiseau se pose.
Marche au lieu de voler : il n'est pas temps encor ;
Renferme dans ton cœur l'harmonieux trésor ;
Que ta harpe un moment se détende et repose.

Ô pauvre enfant du ciel, tu chanterais en vain
Ils ne comprendraient pas ton langage divin ;
À tes plus doux accords leur oreille est fermée !

Mais, avant de partir, mon bel ange à l'œil bleu,
Va trouver de ma part ma pâle bien-aimée,
Et pose sur son front un long baiser d'adieu !



Cauchemar

Bizoy quen ne consquaff a maru garu ne marnaff.

Jamais je ne dors que je ne meurs de mort amère.

Ancien proverbe breton.

Les goules de l’abyme,

Attendant leur victime,

Ont faim :

Leur ongle ardent s’allonge,

Leur dent en espoir ronge

          Ton sein.


Avec ses nerfs rompus, une main écorchée,

Qui marche sans le corps dont elle est arrachée,

Crispe ses doigts crochus armés d’ongles de fer

Pour me saisir ; des feux pareils aux feux d’enfer

Se croisent devant moi ; dans l’ombre, des yeux fauves

Rayonnent ; des vautours, à cous rouges et chauves,

Battent mon front de l’aile en poussant des cris sourds ;

En vain pour me sauver je lève mes pieds lourds,

Des flots de plomb fondu subitement les baignent,

À des pointes d’acier ils se heurtent et saignent,

Meurtris et disloqués ; et mon dos cependant,

Ruisselant de sueur, frissonne au souffle ardent

De naseaux enflammés, de gueules haletantes :

Les voilà, les voilà ! dans mes chairs palpitantes

Je sens des becs d’oiseaux avides se plonger,

Fouiller profondément, jusqu’aux os me ronger,

Et puis des dents de loups et de serpents qui mordent

Comme une scie aiguë, et des pinces qui tordent ;

Ensuite le sol manque à mes pas chancelants :

Un gouffre me reçoit ; sur des rochers brûlants,

Sur des pics anguleux que la lune reflète,

Tremblant, je roule, roule, et j’arrive squelette.

Dans un marais de sang ; bientôt, spectres hideux,

Des morts au teint bleuâtre en sortent deux à deux,

Et, se penchant vers moi, m’apprennent les mystères

Que le trépas révèle aux pâles feudataires

De son empire ; alors, étrange enchantement,

Ce qui fut moi s’envole, et passe lentement

À travers un brouillard couvrant les flèches grêles

D’une église gothique aux moresques dentelles.

Déchirant une proie enlevée au tombeau,

En me voyant venir, tout joyeux, un corbeau

Croasse, et, s’envolant aux steppes de l’Ukraine,

Par un pouvoir magique à sa suite m’entraîne,

Et j’aperçois bientôt, non loin d’un vieux manoir,

À l’angle d’un taillis, surgir un gibet noir

Soutenant un pendu ; d’effroyables sorcières

Dansent autour, et moi, de fureurs carnassières

Agité, je ressens un immense désir

De broyer sous mes dents sa chair, et de saisir,

Avec quelque lambeau de sa peau bleue et verte,

Son cœur demi-pourri dans sa poitrine ouverte.