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GHELDERODE, Michel de



Pantagleize
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Buvez, mangez, forniquez, pillez, il y a des dieux muets qui vous approuvent (…) Parce que nous sommes mauvais et couards et menteurs de toute éternité, vivons selon nous-mêmes (…). Abolissez ce qui ne fut jamais : la justice, la beauté, la bonté, l'intelligence. Rendez la terre aux bêtes!

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Barabbas
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BARABBAS, seul . - Eternel... Eternel... donne-moi une lueur d'intelligence pour comprendre ce qu'ont fait ces prêtres. Eternel, donne-moi le don de haïr plus encore et de maudire mieux encore. Ils m'ont délivré et je ne puis savoir pourquoi. Ils ont paru rendre le bien, mais pour rendre le bien, ils rendaient le mal en même temps. Ils ont rendu le bien alors qu'ils ne de-vaient pas le rendre. Ils ont condamné un homme sans péchés pour en absoudre un autre qui était couvert de péchés comme un crocodile d'écailles. Et j'ai été le jouet de ces hommes et peut-être leur complice ! Sans doute croient-ils que je suis leur dupe ? Pas un Barabbas ! Ils m'ont enlevé mes chaînes mais non mes crocs et ma bave. Non mon bras noueux, non mon cœur de bandit, non mon sang violent. Et ils le savent. Eternel, toi que j'in-sulterai chaque jour, donne-moi de la force, du courage, de la méchanceté. O Toi dont nous ne connaissons que la foudroyante colère et l'inassouvible soif de vindicte ! (Il se relève.) Je suis libre. On a libéré le crime. Il y a une justice, oui ! Celle que les criminels rendront ! La justice, c'est Barabbas qui la rendra. Vive le meurtre !


Des gueux se précipitent en scène et entourent Barabbas.


LES GUEUX . - Barabbas ! Libre ! Viens !


BARABBAS. - Camarades ! Mes vieux camarades ! Braves gueux, fières crapules, filous chéris ! Quel bonheur ! Je vous retrouve. Je vous reconnais. Je vous palpe. Je renifle votre odeur. Je vois grouiller votre vermine. Que c'est doux... ah !... ah !... Je suis votre chef ! Adorez-moi, acclamez-moi ! A boire !


UN GUEUX. - Voici du vin. Le vin de ta libération !...


Il donne une amphore.


LES GUEUX. - Barabbas boit ! Vive Barabbas !


BARABBAS, jetant l'amphore. - Et donnez-moi un poignard ! (On lui donne un poignard qu'il baise.) Camarades, je suis un honnête homme, un bon ci-toyen. Les prêtres l'ont dit et vous savez qu'ils ne mentent jamais. Je suis blanc, je suis comme l'agneau, comme la colombe. Je vais devenir juge ou sénateur. Avec ma renommée, ce sera chose facile. Quel avenir, quelle fortune ! Je ferai de la politique, de la morale, des réformes, des lois.


UN GUEUX, lui offrant des fleurs . - Fête ! Les bas-fonds illuminent en ton honneur. On va boire. Tu seras saoul, incommensurablement !


LES GUEUX . - Viens ? La foule veut te voir. Nous te promènerons à travers la ville et la ville t'appartiendra !


BARABBAS. - Camarades ! Un temps nouveau commence. C'est l'avènement des gueux. Tout est renversé. Je suis votre roi... pas comme l'autre, qu'on va crucifier... mais un roi redoutable, avec des troupes, des armes, ami des grands, protégé des juges. C'est le paradis retrouvé. Nous brûlerons les Livres de la Loi. Nous démolirons l'arche d'alliance. Nous saccagerons le Temple. Tout va changer. Le crime sera légal. Les malfaiteurs seront des justes. Et c'est moi, Barabbas, qui chambarderai l'univers !
LES GUEUX . - Vive Barabbas !


BARABBAS. - Ouvrons les prisons ! Brisons les chaînes ! Les riches et les puissants ne sont pas dans les prisons. Il n'y a dans les prisons que des gens comme nous, des gueux, des pauvres. Place aux gueux ! Place aux pauvres ! Rendons au peuple ceux qui sont le peuple. Je veux danser. Je suis vaste, invincible. J'ai un poignard. Je suis Barabbas. L'homme libre réhabilité. Tant pis pour ceux qui l'ont voulu !


UN GUEUX, jouant de l'accordéon . - Danse, Barabbas ! Danse ta liberté !


Barabbas, au milieu des hurlements sauvages, se met à bondir comme un fauve. Les gueux crient avec lui et battent des mains. Au loin, la foule répond. Et l'exaltation atteint son comble.


LES GUEUX. - Barabbas qui danse ! Vive Barabbas ! L'homme libre qui danse !...
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