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CLAUDEL, Philippe

Le rapport de Brodeck

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La vieille Fédorine ne quitte jamais sa cuisine. c'est son grand royaume. Elle passe les heures de la nuit sur sa chaise. Elle ne dort pas. Elle dit qu'elle a passé l'âge. Je n'ai jamais su au juste quel est son âge. Elle dit elle même qu'elle ne s'en souvient pas, et que cela de toute façon ne l'a pas empêchée de naître et ne l'empêchera pas de mourir. Elle dit aussi qu'elle ne dort pas parce qu'elle ne veut pas se faire surprendre pas la mort mais qu'elle veut la regarder bien en face lorsqu'elle viendra. Elle chantonne les yeux clos, elle ravaude les histoires et les souvenirs, elle fait des tapisseries avec des songes très usés, ses mains posées devant elle sur ses genoux, et dans ses mains, ses mains sèches et gravées de veines tordues et de rides droites comme des lames de couteau, on peut y lire sa vie.

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O petite Poupchette… certains te diront que tu es l'enfant du rien, que tu es l'enfant de la salissure, que tu es l'enfant engendrée de la haine et de l'horreur. Certains te diront que tu es l'enfant abominable conçue de l'abominable, que tu es l'enfant de la souillure, enfant souillée déjà bien avant de naitre. Ne les écoute pas, je t'en supplie, ma petite, ne les écoute pas. Moi je te dis que tu es mon enfant, et que je t'aime. Je te dis que de l'horreur nait parfois la beauté, la pureté et la grâce. Je te dis que je suis ton père à jamais. Je te dis que les plus belles roses viennent parfois sur une terre de sanie. Je te dis que tu es l'aube, le lendemain, tous les lendemains et que seul compte cela qui fait de toi une promesse. Je te dis que tu es ma chance et mon pardon. Je te dis ma Poupchette, que tu es toute ma vie.

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Tout cela finira-t-il un jour ? Est-cela l'Enfer ? Quelle faute ai-je donc commise ? Emélia, dis-le moi... Je t'ai laissée. Oui, je t'ai laissée. Je n'étais pas là. Mon ange, pardonne-moi, je t'en prie. Tu sais bien qu'ils m'ont emmené et que je n'y pouvais rien. Dis-moi les choses. Dis-moi ce que je suis. Dis-moi que tu m'aimes. Cesse de chantonner, je t'en supplie, cesse de psalmodier cet air qui me fracasse le crâne et le coeur. Ouvre tes lèvres et laisse sortir les mots. Je peux tout endurer désormais. Je peux tout entendre. Je suis si fatigué. Je suis tellement peu de chose, et ma vie n'a aucune lueur sans toi. Je me sais poussière. Je suis si vain.

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La guerre...Peut-être les peuples ont-ils besoin de ces cauchemars. Ils saccagent ce qu'ils ont mis des siècles à construire. On détruit ce qu'hier on louait. On autorise ce que l'on interdisait. On favorise ce que jadis on condamnait. La guerre c'est une grande main qui balaie le monde. C'est le lieu où triomphe le médiocre, le criminel reçoit l'auréole du saint, on se prosterne devant lui, on l'acclame on l'adule. Faut-il donc que la vie paraisse aux hommes d'une si lugubre monotonie pour qu'ils désirent ainsi le massacre et la ruine ?Je les ai vus bondir au bord du gouffre, cheminer sur son arête et regarder avec fascination l'horreur du vide dans lequel s'agitaient les plus viles passions.

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