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GROULT, Benoîte

Les vaisseaux du cœur

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Avant j'avais l'impression que les jours se ressemblaient tous et qu'ils se ressembleraient jusqu'à ma mort. Depuis toi... ne me demande pas d'expliquer. Je sais seulement que je veux te garder dans ma vie, et dans mes bras de temps en temps si tu le veux bien. Tu considères ce qui nous arrive un peu comme une maladie. Si c'en est une, je ne veux pas guérir. L'idée que tu existes quelque part et que tu penses à moi quelquefois m'aide à vivre.

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J’étais convaincue en commençant cette décennie là qu’elle serait la plus définitive et la plus riche de mon existence. En la finissant, je m’aperçus avec émerveillement que je pouvais encore repartir de zéro et avec stupeur que sur mes « dix plus belles années », j’en avais passé cinq à être malheureuse. C’était beaucoup trop et je m’en suis longtemps voulu d’avoir ainsi stagné dans la déréliction. Mais il faut bien faire l’expérience du malheur un jour ou l’autre et sans doute est-ce à 25 ans qu’on peut l’affronter sans dégâts irréparables. Je suis, hélas, une personne à la fois dénuée d’amour-propre et douée d’une grande tolérance au malheur : j’ai donc mis des années avant de trouver mon état conjugal insupportable et, ce qui est plus grave, nocif… Le jour où je me rendis compte que je n’avais pas regardé d’autre homme en cinq ans que celui précisément qui me faisait souffrir, état d’esprit dont l’extrême banalité ne semble pas décourager les victimes, féminines en particulier, la délivrance fut fulgurante et la convalescence délectable… Le jour où mon malheur emprunta la forme précise d’une metteuse en scène qui l’accompagnait depuis des années dans ses déplacements professionnels, la lumière se fit et mon soulagement fut si vif que cette épouse humble et crédule que j’avais été me devint en peu de jours une étrangère… Nous avons divorcé sans trop de casse, aux torts réciproques, « l’enfant étant confié à sa mère en raison de son jeune âge », formule lénifiante qui ménage l’amour propre des pères, dont la plupart à cette époque auraient considéré comme une catastrophe de se retrouver « libres » avec un enfant sur les bras.

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