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FURETIERE, Antoine



Le roman bourgeois

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Lucrèce fut donc élevée en une maison conduite de cette sorte, qui est un poste très dangereux pour une fille qui a quelques nécessités, et qui est obligée à souffrir toutes sortes de galants. Il aurait fallu que son cœur eût été ferré à glace pour se bien tenir dans un chemin si glissant. Toute sa fortune était fondée sur les conquêtes de ses yeux et de ses charmes, fondement fort frêle et fort délicat, et qui ne sert qu'à faire vieillir les filles ou à les faire marier à l'officialité. Elle portait cependant un état de fille de condition, quoique, comme j'ai dit, elle eût peu de bien ou plutôt point du tout. Elle passait pour un parti qui avait, disait-on, quinze mil écus; mais ils étaient assignés sur les brouillards de la rivière de Loire, qui sont des effets à la vérité fort liquides, mais qui ne sont pas bien clairs. Sur cette fausse supposition, Lucrèce ne laissait pas de bâtir de grandes espérances, et, quand on lui proposait pour marier un avocat, elle disait en secouant la teste: Fy, je n'aime point cette bourgeoisie! Elle prétendait au moins d'avoir un auditeur des comptes ou un trésorier de France: car elle avait trouvé que cela était dû à ses prétendus quinze mil écus, dans le tarif des partis sortables.

Cette citation, Lecteur, vous surprend sans doute: car vous n'avez peut-être jamais entendu parler de ce tarif. Je veux bien vous l'expliquer, et, pour l'amour de vous, faire une petite digression. Sachez donc que, la corruption du siècle ayant introduit de marier un sac d'argent avec un autre sac d'argent, en mariant une fille avec un garçon; comme il s'était fait un tarif lors du decry des monnaies pour l'évaluation des espèces, aussi, lors du decry du mérite et de la vertu, il fut fait un tarif pour l'évaluation des hommes et pour l'assortiment des partis. Voici la table qui en fut dressée, dont je vous veux faire part.


Tarif ou évaluation des partis sortables pour faire facilement les mariages.

Pour une fille qui a deux mille livres en mariage, ou environ, jusqu'à six mille livres.

Il lui faut un marchant du Palais, ou un petit commis, sergent, ou solliciteur de procès

Pour celle qui a six mille livres, et au- dessus jusqu'à douze mille livres.

Un marchand de soie, drapier, mouleur de bois, procureur du Châtelet, maître d'hôtel, et secrétaire de grand seigneur.

Pour celle qui a douze mille livres et au-dessus, jusqu'à vingt mille livres.

Un procureur en parlement, huissier, notaire ou greffier.

Pour celle qui a vingt mille livres et au-dessus, jusqu'à trente mille livres.

Un avocat, conseiller du trésor ou des eaux et forêts, substitut du parquet et général des monnaies.

Pour celle qui a depuis trente mille livres jusqu'à quarante-cinq mille livres.

Un auditeur des comptes, trésorier de France ou payeur des rentes.

Pour celle qui a depuis quinze mil jusqu'à vingt-cinq mil écus.

Un conseiller de la cour des aides, ou conseiller du grand conseil.

Pour celle qui a depuis vingt-cinq jusqu'à cinquante mil écus.

Un conseiller au parlement, ou un maître des comptes.

Pour celle qui a depuis cinquante jusqu'à cent mil écus.

Un maître des requêtes, intendant des finances, greffier et secrétaire du conseil, président aux enquêtes.

Pour celle qui a depuis cent mil jusqu'à deux cent mil écus.

Un président au mortier, vrai marquis, surintendant, duc et pair.


On trouvera peut-être que ce tarif est trop succinct, vu le grand nombre de charges qui sont créées en ce royaume, dont il n'est fait ici aucune mention; mais, en ce cas, il faudra seulement avoir un extrait du registre qui est aux parties casuelles, de l'évaluation des offices, car, sur ce pied, on en peut faire aisément la réduction à quelqu'une de ces classes. La plus grande difficulté est pour les hommes qui vivent de leurs rentes, dont on ne fait ici aucun état, comme de gens inutiles, et qui ne doivent songer qu'au célibat. Car ce n'est pas mal à propos qu'un de nos auteurs a dit qu'une charge était le chausse-pied du mariage, ce qui a rendu nos Français (naturellement galants et amoureux) si friands de charges, qu'ils en veulent avoir à quelque prix que ce soit, jusqu'à accepter chèrement des charges de mouleur de bois, de porteur de sel et de charbon. Toutefois, s'il arrive par malheur qu'une vieille fille marchande quelqu'un de ces rentiers, ils sont d'ordinaire évalués au denier six, omme les rentes sur la ville et autres telles denrées; c'est à dire qu'une fille qui a dix mil écus doit trouver un homme qui en ait soixante mil, et ainsi à proportion.

Il y en aura encore qui eussent souhaité que ce tarif eût été porté plus avant; mais cela ne s'est pu faire, n'y ayant au-delà que confusion, parce que les filles qui ont au-delà de deux cent mille écus sont d'ordinaire des filles de financiers ou de gens d'affaires qui sont venus de la lie du peuple, et de condition servile. Or, elles ne sont pas vendues à l'enchère comme les autres, mais délivrées au rabais; c'est à dire qu'au lieu qu'une autre fille qui aura trente mille livres de bien est vendue à un homme qui aura un office qui en vaudra deux fois autant, celles-ci, au contraire, qui auront deux cent mille écus de bien, seront livrées à un homme qui en aura la moitié moins; et elles seront encore trop heureuses de trouver un homme de naissance et de condition qui en veuille.

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