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LAMARTINE, Alphonse de


l’Humanité

Sa chevelure qui s’épanche

Au gré du vent prend son essor,

Glisse en ondes jusqu’à sa hanche,

Et là s’effile en franges d’or ;

Autour du cou blanc qu’elle embrasse

Comme un collier elle s’enlace,

Descend, serpente et vient rouler

Sur un sein où s’enflent à peine

Deux sources d’où la vie humaine

En ruisseaux d’amour doit couler.


Le Coquillage au bord de la mer

Emporte le, mon ange ! Et quand ton esprit joue

Avec lui-même, oisif, pour charmer tes ennuis,

Sur ce bijou des mers penche en riant ta joue

Et, fermant tes beaux yeux, recueillons-en les bruits

Si, dans ces mille accents dont sa conque fourmille

Il en est un plus doux qui vienne te frapper

Et qui s’élève à peine au bord de la coquille

Comme un aveu d’amour qui n’ose s’échapper ;

S’il a pour ta candeur des terreurs et des charmes,

S’il renaît en mourant presque éternellement;

S’il semble au fond d’un cœur rouler avec des larmes,

S’il tient de l’espérance et du gémissement ;

Ne te consumes pas à chercher le mystère !

Ce mélodieux souffle, Ô mon ange, c’est moi !

Quel bruit plus éternel et plus doux sur la terre

Qu’un écho de mon cœur qui m’entretient de toi ?


L'isolement

Souvent sur la montagne, à l'ombre du vieux chêne,
Au coucher du soleil, tristement je m'assieds ;
Je promène au hasard mes regards sur la plaine,
Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.

Ici gronde le fleuve aux vagues écumantes ;
Il serpente, et s'enfonce en un lointain obscur ;
Là le lac immobile étend ses eaux dormantes
Où l'étoile du soir se lève dans l'azur.

Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres,
Le crépuscule encor jette un dernier rayon ;
Et le char vaporeux de la reine des ombres
Monte, et blanchit déjà les bords de l'horizon.

Cependant, s'élançant de la flèche gothique,
Un son religieux se répand dans les airs :
Le voyageur s'arrête, et la cloche rustique
Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.

Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente
N'éprouve devant eux ni charme ni transports ;
Je contemple la terre ainsi qu'une ombre errante
Le soleil des vivants n'échauffe plus les morts.

De colline en colline en vain portant ma vue,
Du sud à l'aquilon, de l'aurore au couchant,
Je parcours tous les points de l'immense étendue,
Et je dis : " Nulle part le bonheur ne m'attend. "

Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières,
Vains objets dont pour moi le charme est envolé ?
Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères,
Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé !

Que le tour du soleil ou commence ou s'achève,
D'un oeil indifférent je le suis dans son cours ;
En un ciel sombre ou pur qu'il se couche ou se lève,
Qu'importe le soleil ? je n'attends rien des jours.

Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière,
Mes yeux verraient partout le vide et les déserts :
Je ne désire rien de tout ce qu'il éclaire;
Je ne demande rien à l'immense univers.

Mais peut-être au-delà des bornes de sa sphère,
Lieux où le vrai soleil éclaire d'autres cieux,
Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,
Ce que j'ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux !

Là, je m'enivrerais à la source où j'aspire ;
Là, je retrouverais et l'espoir et l'amour,
Et ce bien idéal que toute âme désire,
Et qui n'a pas de nom au terrestre séjour !

Que ne puîs-je, porté sur le char de l'Aurore,
Vague objet de mes voeux, m'élancer jusqu'à toi !
Sur la terre d'exil pourquoi resté-je encore ?
Il n'est rien de commun entre la terre et moi.

Quand là feuille des bois tombe dans la prairie,
Le vent du soir s'élève et l'arrache aux vallons ;
Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie :
Emportez-moi comme elle, orageux aquilons !


Le lac

Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,

Dans la nuit éternelle emportés sans retour,

Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges

Jeter l'ancre un seul jour ?

Ô lac ! l'année à peine a fini sa carrière,

Et près des flots chéris qu'elle devait revoir,

Regarde ! je viens seul m'asseoir sur cette pierre

Où tu la vis s'asseoir !

Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes,

Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés,

Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes

Sur ses pieds adorés.

Un soir, t'en souvient-il ? nous voguions en silence ;

On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux,

Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence

Tes flots harmonieux.

Tout à coup des accents inconnus à la terre

Du rivage charmé frappèrent les échos ;

Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère

Laissa tomber ces mots :

" Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !

Suspendez votre cours :

Laissez-nous savourer les rapides délices

Des plus beaux de nos jours !

" Assez de malheureux ici-bas vous implorent,

Coulez, coulez pour eux ;

Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;

Oubliez les heureux.

" Mais je demande en vain quelques moments encore,

Le temps m'échappe et fuit ;

Je dis à cette nuit : Sois plus lente ; et l'aurore

Va dissiper la nuit.

" Aimons donc, aimons donc ! de l'heure fugitive,

Hâtons-nous, jouissons !

L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive ;

Il coule, et nous passons ! "

Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse,

Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur,

S'envolent loin de nous de la même vitesse

Que les jours de malheur ?

Eh quoi ! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace ?

Quoi ! passés pour jamais ! quoi ! tout entiers perdus !

Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,

Ne nous les rendra plus !

Éternité, néant, passé, sombres abîmes,

Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?

Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes

Que vous nous ravissez ?

Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !

Vous, que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,

Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,

Au moins le souvenir !

Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages,

Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux,

Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages

Qui pendent sur tes eaux.

Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,

Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,

Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface

De ses molles clartés.

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,

Que les parfums légers de ton air embaumé,

Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,

Tout dise : Ils ont aimé !


Chant d'amour (VI)

Un jour, le temps jaloux, d'une haleine glacée,
Fanera tes couleurs comme une fleur passée
Sur ces lits de gazon ;
Et sa main flétrira sur tes charmantes lèvres
Ces rapides baisers, hélas ! dont tu me sèvres
Dans leur fraîche saison.

Mais quand tes yeux, voilés d'un nuage de larmes,
De ces jours écoulés qui t'ont ravi tes charmes
Pleureront la rigueur ;
Quand dans ton souvenir, dans l'onde du rivage
Tu chercheras en vain ta ravissante image,
Regarde dans mon coeur !

Là ta beauté fleurit pour des siècles sans nombre ;
Là ton doux souvenir veille à jamais à l'ombre
De ma fidélité,
Comme une lampe d'or dont une vierge sainte
Protège avec la main, en traversant l'enceinte,
La tremblante clarté.

Et quand la mort viendra, d'un autre amour suivie,
Éteindre en souriant de notre double vie
L'un et l'autre flambeau,
Qu'elle étende ma couche à côté de la tienne,
Et que ta main fidèle embrasse encor la mienne
Dans le lit du tombeau.

Ou plutôt puissions-nous passer sur cette terre,
Comme on voit en automne un couple solitaire
De cygnes amoureux
Partir, en s'embrassant, du nid qui les rassemble,
Et vers les doux climats qu'ils vont chercher ensemble
S'envoler deux à deux.


La Chute d’un Ange
…..
A chaque acte infernal de ce lugubre drame

Le visage des dieux montrait leur joie infâme.

On lisait sur leurs fronts moites de cruauté

Que la douleur humaine était leur volupté;

Et plus ce jeu féroce insultait la nature,

Plus l’applaudissement égalait la torture.

La nuit n’était qu’ivresse et que prostitution...

Sur les parvis souillés du palais des scandales

Le sang et les parfums se mÍlaient sur les dalles;

Les hymnes effrénés, les sons des instruments

Y couvraient de la mort les derniers râlements.

Mille femmes formaient des guirlandes obscènes,

Dansaient en secouant des flambeaux sur ces scènes.

La débauche vivante y peignait l’horizon.
…..
Glissez, brise des nuits, et que de chaque fibre

Un saint tressaillement jaillisse sous vos doigts !

Que vos ailes frôlant les cintres de nos voûtes,

Que des larmes du ciel les résonnantes gouttes,

Que les gazouillements du bulbul dans son nid,

Que les balancements de la mer dans son lit,

L’eau qui filtre, l’herbe qui plie,

La sève qui découle en pluie,

La brute qui hurle ou qui crie,

Tous ces bruits de force et de vie

Que le silence multiplie,

Et ce bruissement du monde végétal

Qui palpite à nos pieds du brin d’herbe au métal,

Que ces voix qu’un grand cœur rassemble

Dans cet air où notre ombre tremble

S’élèvent et chantent ensemble

Celui qui les a faits, celui qui les entend,

Celui dont le regard à leurs besoins s’étend.
…..
C’était parmi les fleurs une belle enfant nue...

Un rayon de la lune éclairait son beau corps,

D’un bassin d’eau dormant ses pieds touchaient les bords,

Et quelques lis des eaux, pleins de parfums nocturnes

Recourbaient sur son corps leurs joncs verts et leurs urnes;

Son bras droit qu’elle avait ouvert pour sommeiller

Arrondi sous son cou lui servait d’oreiller;

L’autre, suivant des flancs l’ondulante courbure

Replié de lui-mÍme autour de la ceinture,

Noyait sa blanche main et ses doigts effilés

Dans les débris de fleurs de son doux poids foulés,

Comme si dans un rêve elle froissait encore

Les débris de ses jeux sur leur tige inodore.

Ses cheveux qu’entrouvrait le vent léger du soir

Ondoyaient sur ses bras comme un grand voile noir,

Laissant briller dehors ou ses épaules blanches

Où la rondeur du sein, ou le contour des hanches...

(Et) le tissu veiné de ses paupières closes

Se teignait, transparent, de pâles teintes roses...

... de son sein, le pur souffle dormant

Palpitait s’élevait d’un léger renflement.

Ses lèvres...

S’entr’ouvraient et faisaient éclater en dedans

Comme au sein d’un fruit vert les blancs pépins des dents...

... Son bras renflait un peu son cou flexible et rond...

On eût cru voir briller devant soi dans un rêve

(à) la veille du jour qui doit le voir aimé

Le songe de l’époux dans ses bras animé !
…..
A ce beau corps froissé sous ses horribles langes

Un rire universel d’atroce volupté

Eclate en longs échos sous les bois répété :

... pauvre petite !

Comme ton front rougit, comme ton cœur palpite !

Desserre si tu peux les bras de cet amant,

Ecarte ses baisers, et respire un moment !


Novissima verba
…..
Amour, être de l’être ; amour, âme de l’âme;

Nul homme plus que moi ne vécut de ta flamme...

Nul de désira plus dans l’autre âme qu’il aime

De concentrer sa vie en se perdant soi-même,

Et dans un monde à part, de toi seul habité,

De se faire à lui seul sa propre éternité...
…..
Un jour, c’était aux bords où les mers du midi

Arrosent l’aloès de leurs flots attiédis,

Au pied du mont brûlant dont la cendre féconde

Des doux vallons d’Enna fait le jardin du monde,

C’était aux premiers jours de mon précoce été,

Quand le cœur porte en soi son immortalité...

Et j’aimais, et l’amour sans consumer mon âme

Dans une âme de feu réfléchissait sa flamme

Comme ce mont brûlant que nous voyions fumer

Embrasait cette mer, mais sans la consumer !

Et notre amour était beau comme l’espérance,

Long comme l’avenir, pur comme l’innocence !
…..