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LAMARTINE, Alphonse de


l’Humanité

Sa chevelure qui s’épanche

Au gré du vent prend son essor,

Glisse en ondes jusqu’à sa hanche,

Et là s’effile en franges d’or ;

Autour du cou blanc qu’elle embrasse

Comme un collier elle s’enlace,

Descend, serpente et vient rouler

Sur un sein où s’enflent à peine

Deux sources d’où la vie humaine

En ruisseaux d’amour doit couler.


Le Coquillage au bord de la mer

Emporte le, mon ange ! Et quand ton esprit joue

Avec lui-même, oisif, pour charmer tes ennuis,

Sur ce bijou des mers penche en riant ta joue

Et, fermant tes beaux yeux, recueillons-en les bruits

Si, dans ces mille accents dont sa conque fourmille

Il en est un plus doux qui vienne te frapper

Et qui s’élève à peine au bord de la coquille

Comme un aveu d’amour qui n’ose s’échapper ;

S’il a pour ta candeur des terreurs et des charmes,

S’il renaît en mourant presque éternellement;

S’il semble au fond d’un cœur rouler avec des larmes,

S’il tient de l’espérance et du gémissement ;

Ne te consumes pas à chercher le mystère !

Ce mélodieux souffle, Ô mon ange, c’est moi !

Quel bruit plus éternel et plus doux sur la terre

Qu’un écho de mon cœur qui m’entretient de toi ?


L'isolement

Souvent sur la montagne, à l'ombre du vieux chêne,
Au coucher du soleil, tristement je m'assieds ;
Je promène au hasard mes regards sur la plaine,
Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.

Ici gronde le fleuve aux vagues écumantes ;
Il serpente, et s'enfonce en un lointain obscur ;
Là le lac immobile étend ses eaux dormantes
Où l'étoile du soir se lève dans l'azur.

Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres,
Le crépuscule encor jette un dernier rayon ;
Et le char vaporeux de la reine des ombres
Monte, et blanchit déjà les bords de l'horizon.

Cependant, s'élançant de la flèche gothique,
Un son religieux se répand dans les airs :
Le voyageur s'arrête, et la cloche rustique
Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.

Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente
N'éprouve devant eux ni charme ni transports ;
Je contemple la terre ainsi qu'une ombre errante
Le soleil des vivants n'échauffe plus les morts.

De colline en colline en vain portant ma vue,
Du sud à l'aquilon, de l'aurore au couchant,
Je parcours tous les points de l'immense étendue,
Et je dis : " Nulle part le bonheur ne m'attend. "

Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières,
Vains objets dont pour moi le charme est envolé ?
Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères,
Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé !

Que le tour du soleil ou commence ou s'achève,
D'un oeil indifférent je le suis dans son cours ;
En un ciel sombre ou pur qu'il se couche ou se lève,
Qu'importe le soleil ? je n'attends rien des jours.

Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière,
Mes yeux verraient partout le vide et les déserts :
Je ne désire rien de tout ce qu'il éclaire;
Je ne demande rien à l'immense univers.

Mais peut-être au-delà des bornes de sa sphère,
Lieux où le vrai soleil éclaire d'autres cieux,
Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,
Ce que j'ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux !

Là, je m'enivrerais à la source où j'aspire ;
Là, je retrouverais et l'espoir et l'amour,
Et ce bien idéal que toute âme désire,
Et qui n'a pas de nom au terrestre séjour !

Que ne puîs-je, porté sur le char de l'Aurore,
Vague objet de mes voeux, m'élancer jusqu'à toi !
Sur la terre d'exil pourquoi resté-je encore ?
Il n'est rien de commun entre la terre et moi.

Quand là feuille des bois tombe dans la prairie,
Le vent du soir s'élève et l'arrache aux vallons ;
Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie :
Emportez-moi comme elle, orageux aquilons !



Le lac

Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,

Dans la nuit éternelle emportés sans retour,

Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges

Jeter l'ancre un seul jour ?

Ô lac ! l'année à peine a fini sa carrière,

Et près des flots chéris qu'elle devait revoir,

Regarde ! je viens seul m'asseoir sur cette pierre

Où tu la vis s'asseoir !

Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes,

Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés,

Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes

Sur ses pieds adorés.

Un soir, t'en souvient-il ? nous voguions en silence ;

On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux,

Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence

Tes flots harmonieux.

Tout à coup des accents inconnus à la terre

Du rivage charmé frappèrent les échos ;

Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère

Laissa tomber ces mots :

" Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !

Suspendez votre cours :

Laissez-nous savourer les rapides délices

Des plus beaux de nos jours !

" Assez de malheureux ici-bas vous implorent,

Coulez, coulez pour eux ;

Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;

Oubliez les heureux.

" Mais je demande en vain quelques moments encore,

Le temps m'échappe et fuit ;

Je dis à cette nuit : Sois plus lente ; et l'aurore

Va dissiper la nuit.

" Aimons donc, aimons donc ! de l'heure fugitive,

Hâtons-nous, jouissons !

L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive ;

Il coule, et nous passons ! "

Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse,

Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur,

S'envolent loin de nous de la même vitesse

Que les jours de malheur ?

Eh quoi ! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace ?

Quoi ! passés pour jamais ! quoi ! tout entiers perdus !

Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,

Ne nous les rendra plus !

Éternité, néant, passé, sombres abîmes,

Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?

Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes

Que vous nous ravissez ?

Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !

Vous, que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,

Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,

Au moins le souvenir !

Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages,

Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux,

Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages

Qui pendent sur tes eaux.

Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,

Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,

Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface

De ses molles clartés.

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,

Que les parfums légers de ton air embaumé,

Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,

Tout dise : Ils ont aimé !



Chant d'amour (VI)

Un jour, le temps jaloux, d'une haleine glacée,
Fanera tes couleurs comme une fleur passée
Sur ces lits de gazon ;
Et sa main flétrira sur tes charmantes lèvres
Ces rapides baisers, hélas ! dont tu me sèvres
Dans leur fraîche saison.

Mais quand tes yeux, voilés d'un nuage de larmes,
De ces jours écoulés qui t'ont ravi tes charmes
Pleureront la rigueur ;
Quand dans ton souvenir, dans l'onde du rivage
Tu chercheras en vain ta ravissante image,
Regarde dans mon coeur !

Là ta beauté fleurit pour des siècles sans nombre ;
Là ton doux souvenir veille à jamais à l'ombre
De ma fidélité,
Comme une lampe d'or dont une vierge sainte
Protège avec la main, en traversant l'enceinte,
La tremblante clarté.

Et quand la mort viendra, d'un autre amour suivie,
Éteindre en souriant de notre double vie
L'un et l'autre flambeau,
Qu'elle étende ma couche à côté de la tienne,
Et que ta main fidèle embrasse encor la mienne
Dans le lit du tombeau.

Ou plutôt puissions-nous passer sur cette terre,
Comme on voit en automne un couple solitaire
De cygnes amoureux
Partir, en s'embrassant, du nid qui les rassemble,
Et vers les doux climats qu'ils vont chercher ensemble
S'envoler deux à deux.



Consolation


Quand le Dieu qui me frappe, attendri par mes larmes,

De mon coeur oppressé soulève un peu sa main,

Et, donnant quelque trêve à mes longues alarmes,

Laisse tarir mes yeux et respirer mon sein;


Soudain, comme le flot refoulé du rivage

Aux bords qui l'ont brisé revient en gémissant,

Ou comme le roseau, vain jouet de l'orage,

Qui plie et rebondit sous la main du passant,


Mon coeur revient à Dieu, plus docile et plus tendre,

Et de ses châtiments perdant le souvenir,

Comme un enfant soumis n'ose lui faire entendre

Qu'un murmure amoureux pour se plaindre et bénir!


Que le deuil de mon âme était lugubre et sombre!

Que de nuits sans pavots, que de jours sans soleil!

Que de fois j'ai compté les pas du temps dans l'ombre,

Quand les heures passaient sans mener le sommeil!


Mais loin de moi ces temps! que l'oubli les dévore!

Ce qui n'est plus pour l'homme a-t-il jamais été?

Quelques jours sont perdus; mais le bonheur encore,

Peut fleurir sous mes yeux comme une fleur d'été!


Tous les jours sont à toi! que t'importe leur nombre?

Tu dis : le temps se hâte, ou revient sur ses pas;

Eh! n'es-tu pas celui qui fit reculer l'ombre

Sur le cadran rempli d'un roi que tu sauvas ?


Si tu voulais! ainsi le torrent de ma vie,

À sa source aujourd'hui remontant sans efforts,

Nourrirait de nouveau ma jeunesse tarie,

Et de ses flots vermeils féconderait ses bords;


Ces cheveux dont la neige, hélas! argente à peine

Un front où la douleur a gravé le passé,

S'ombrageraient encor de leur touffe d'ébène,

Aussi pur que la vague où le cygne a passé!


L'amour ranimerait l'éclat de ces prunelles,

Et ce foyer du coeur, dans les yeux répété,

Lancerait de nouveau ces chastes étincelles

Qui d'un désir craintif font rougir la beauté!


Dieu! laissez-moi cueillir cette palme féconde,

Et dans mon sein ravi l'emporter pour toujours,

Ainsi que le torrent emporte dans son onde

Les roses de Saron qui parfument son cours!


Quand pourrai-je la voir sur l'enfant qui repose

S'incliner doucement dans le calme des nuits?

Quand verrai-je ses fils de leurs lèvres de rose

Se suspendre à son sein comme l'abeille aux lis!


A l'ombre du figuier, près du courant de l'onde,

Loin de l'oeil de l'envie et des pas du pervers,

Je bâtirai pour eux un nid parmi le monde,

Comme sur un écueil l'hirondelle des mers!


Là, sans les abreuver à ces sources amères

Où l'humaine sagesse a mêlé son poison,

De ma bouche fidèle aux leçons de mes pères,

Pour unique sagesse ils apprendront ton nom!


Là je leur laisserai, pour unique héritage,

Tout ce qu'à ses petits laisse l'oiseau du ciel,

L'eau pure du torrent, un nid sous le feuillage,

Les fruits tombés de l'arbre, et ma place au soleil!


Alors, le front chargé de guirlandes fanées,

Tel qu'un vieux olivier parmi ses rejetons,

Je verrai de mes fils les brillantes années

Cacher mon tronc flétri sous leurs jeunes festons!


Alors j'entonnerai l'hymne de ma vieillesse,

Et, convive enivré des vins de ta bonté,

Je passerai la coupe aux mains de la jeunesse,

Et je m'endormirai dans ma félicité!



Le cri de l’âme

Quand le souffle divin qui flotte sur le monde

S'arrête sur mon âme ouverte au moindre vent,

Et la fait tout à coup frissonner comme une onde

Où le cygne s'abat dans un cercle mouvant!


Quand mon regard se plonge au rayonnant abîme,

Où luisent ces trésors du riche firmament,

Ces perles de la nuit que son souffle ranime,

Des sentiers du Seigneur innombrable ornement!


Quand d'un ciel de printemps l'aurore qui ruisselle

Se brise et rejaillit en gerbes de chaleur,

Que chaque atome d'air roule son étincelle,

Et que tout sous mes pas devient lumière ou fleur!


Quand tout chante ou gazouille, ou roucoule ou bourdonne,

Que d'immortalité tout semble se nourrir,

Et que l'homme, ébloui de cet air qui rayonne,

Croit qu'un jour si vivant ne pourra plus mourir!


Quand je roule en mon sein mille pensers sublimes,

Et que mon faible esprit, ne pouvant les porter,

S'arrête en frissonnant sur les derniers abîmes,

Et, faute d'un appui, va s'y précipiter!


Quand, dans le ciel d'amour où mon âme est ravie,

je presse sur mon cœur un fantôme adoré,

Et que je cherche en vain des paroles de vie

Pour l'embraser du feu dont je suis dévoré!


Quand je sens qu'un soupir de mon âme oppressée

Pourrait créer un monde en son brûlant essor,

Que ma vie userait le temps, que ma pensée

En remplissant le ciel déborderait encor!


Jéhova! Jéhova! ton nom seul me soulage!

Il est le seul écho qui réponde à mon cœur!

Ou plutôt ces élans, ces transports, sans langage,

Sont eux-mêmes un écho de ta propre grandeur!


Tu ne dors pas souvent dans mon sein, nom sublime!

Tu ne dors pas souvent sur mes lèvres de feu:

Mais chaque impression t'y trouve et t'y ranime,

Et le cri de mon âme est toujours toi, mon Dieu!




La Chute d’un Ange
…..
A chaque acte infernal de ce lugubre drame

Le visage des dieux montrait leur joie infâme.

On lisait sur leurs fronts moites de cruauté

Que la douleur humaine était leur volupté;

Et plus ce jeu féroce insultait la nature,

Plus l’applaudissement égalait la torture.

La nuit n’était qu’ivresse et que prostitution...

Sur les parvis souillés du palais des scandales

Le sang et les parfums se mÍlaient sur les dalles;

Les hymnes effrénés, les sons des instruments

Y couvraient de la mort les derniers râlements.

Mille femmes formaient des guirlandes obscènes,

Dansaient en secouant des flambeaux sur ces scènes.

La débauche vivante y peignait l’horizon.
…..
Glissez, brise des nuits, et que de chaque fibre

Un saint tressaillement jaillisse sous vos doigts !

Que vos ailes frôlant les cintres de nos voûtes,

Que des larmes du ciel les résonnantes gouttes,

Que les gazouillements du bulbul dans son nid,

Que les balancements de la mer dans son lit,

L’eau qui filtre, l’herbe qui plie,

La sève qui découle en pluie,

La brute qui hurle ou qui crie,

Tous ces bruits de force et de vie

Que le silence multiplie,

Et ce bruissement du monde végétal

Qui palpite à nos pieds du brin d’herbe au métal,

Que ces voix qu’un grand cœur rassemble

Dans cet air où notre ombre tremble

S’élèvent et chantent ensemble

Celui qui les a faits, celui qui les entend,

Celui dont le regard à leurs besoins s’étend.
…..
C’était parmi les fleurs une belle enfant nue...

Un rayon de la lune éclairait son beau corps,

D’un bassin d’eau dormant ses pieds touchaient les bords,

Et quelques lis des eaux, pleins de parfums nocturnes

Recourbaient sur son corps leurs joncs verts et leurs urnes;

Son bras droit qu’elle avait ouvert pour sommeiller

Arrondi sous son cou lui servait d’oreiller;

L’autre, suivant des flancs l’ondulante courbure

Replié de lui-mÍme autour de la ceinture,

Noyait sa blanche main et ses doigts effilés

Dans les débris de fleurs de son doux poids foulés,

Comme si dans un rêve elle froissait encore

Les débris de ses jeux sur leur tige inodore.

Ses cheveux qu’entrouvrait le vent léger du soir

Ondoyaient sur ses bras comme un grand voile noir,

Laissant briller dehors ou ses épaules blanches

Où la rondeur du sein, ou le contour des hanches...

(Et) le tissu veiné de ses paupières closes

Se teignait, transparent, de pâles teintes roses...

... de son sein, le pur souffle dormant

Palpitait s’élevait d’un léger renflement.

Ses lèvres...

S’entr’ouvraient et faisaient éclater en dedans

Comme au sein d’un fruit vert les blancs pépins des dents...

... Son bras renflait un peu son cou flexible et rond...

On eût cru voir briller devant soi dans un rêve

(à) la veille du jour qui doit le voir aimé

Le songe de l’époux dans ses bras animé !
…..
A ce beau corps froissé sous ses horribles langes

Un rire universel d’atroce volupté

Eclate en longs échos sous les bois répété :

... pauvre petite !

Comme ton front rougit, comme ton cœur palpite !

Desserre si tu peux les bras de cet amant,

Ecarte ses baisers, et respire un moment !



Novissima verba
…..
Amour, être de l’être ; amour, âme de l’âme;

Nul homme plus que moi ne vécut de ta flamme...

Nul de désira plus dans l’autre âme qu’il aime

De concentrer sa vie en se perdant soi-même,

Et dans un monde à part, de toi seul habité,

De se faire à lui seul sa propre éternité...
…..
Un jour, c’était aux bords où les mers du midi

Arrosent l’aloès de leurs flots attiédis,

Au pied du mont brûlant dont la cendre féconde

Des doux vallons d’Enna fait le jardin du monde,

C’était aux premiers jours de mon précoce été,

Quand le cœur porte en soi son immortalité...

Et j’aimais, et l’amour sans consumer mon âme

Dans une âme de feu réfléchissait sa flamme

Comme ce mont brûlant que nous voyions fumer

Embrasait cette mer, mais sans la consumer !

Et notre amour était beau comme l’espérance,

Long comme l’avenir, pur comme l’innocence !
…..


Pensée des morts

Voilà les feuilles sans sève

Qui tombent sur le gazon,

Voilà le vent qui s'élève

Et gémit dans le vallon,

Voilà l'errante hirondelle .

Qui rase du bout de l'aile :

L'eau dormante des marais,

Voilà l'enfant des chaumières

Qui glane sur les bruyères

Le bois tombé des forêts.

L'onde n'a plus le murmure ,

Dont elle enchantait les bois ;

Sous des rameaux sans verdure.

Les oiseaux n'ont plus de voix ;

Le soir est près de l'aurore,

L'astre à peine vient d'éclore

Qu'il va terminer son tour,

Il jette par intervalle

Une heure de clarté pâle

Qu'on appelle encore un jour.

L'aube n'a plus de zéphire

Sous ses nuages dorés,

La pourpre du soir expire

Sur les flots décolorés,

La mer solitaire et vide

N'est plus qu'un désert aride

Où l'oeil cherche en vain l'esquif,

Et sur la grève plus sourde

La vague orageuse et lourde

N'a qu'un murmure plaintif.

La brebis sur les collines

Ne trouve plus le gazon,

Son agneau laisse aux épines

Les débris de sa toison,

La flûte aux accords champêtres

Ne réjouit plus les hêtres

Des airs de joie ou d'amour,

Toute herbe aux champs est glanée :

Ainsi finit une année,

Ainsi finissent nos jours !

C'est la saison où tout tombe

Aux coups redoublés des vents ;

Un vent qui vient de la tombe

Moissonne aussi les vivants :

Ils tombent alors par mille,

Comme la plume inutile

Que l'aigle abandonne aux airs,

Lorsque des plumes nouvelles

Viennent réchauffer ses ailes

A l'approche des hivers.

C'est alors que ma paupière

Vous vit pâlir et mourir,

Tendres fruits qu'à la lumière

Dieu n'a pas laissé mûrir !

Quoique jeune sur la terre,

Je suis déjà solitaire

Parmi ceux de ma saison,

Et quand je dis en moi-même :

Où sont ceux que ton coeur aime ?

Je regarde le gazon.

Leur tombe est sur la colline,

Mon pied la sait ; la voilà !

Mais leur essence divine,

Mais eux, Seigneur, sont-ils là ?

Jusqu'à l'indien rivage

Le ramier porte un message

Qu'il rapporte à nos climats ;

La voile passe et repasse,

Mais de son étroit espace

Leur âme ne revient pas.

Ah ! quand les vents de l'automne

Sifflent dans les rameaux morts,

Quand le brin d'herbe frissonne,

Quand le pin rend ses accords,

Quand la cloche des ténèbres

Balance ses glas funèbres,

La nuit, à travers les bois,

A chaque vent qui s'élève,

A chaque flot sur la grève,

Je dis : N'es-tu pas leur voix?

Du moins si leur voix si pure

Est trop vague pour nos sens,

Leur âme en secret murmure

De plus intimes accents ;

Au fond des coeurs qui sommeillent,

Leurs souvenirs qui s'éveillent

Se pressent de tous côtés,

Comme d'arides feuillages

Que rapportent les orages

Au tronc qui les a portés !

C'est une mère ravie

A ses enfants dispersés,

Qui leur tend de l'autre vie

Ces bras qui les ont bercés ;

Des baisers sont sur sa bouche,

Sur ce sein qui fut leur couche

Son coeur les rappelle à soi ;

Des pleurs voilent son sourire,

Et son regard semble dire :

Vous aime-t-on comme moi ?

C'est une jeune fiancée

Qui, le front ceint du bandeau,

N'emporta qu'une pensée

De sa jeunesse au tombeau ;

Triste, hélas ! dans le ciel même,

Pour revoir celui qu'elle aime

Elle revient sur ses pas,

Et lui dit : Ma tombe est verte !

Sur cette terre déserte

Qu'attends-tu ? Je n'y suis pas !

C'est un ami de l'enfance,

Qu'aux jours sombres du malheur

Nous prêta la Providence

Pour appuyer notre cœur ;

Il n'est plus ; notre âme est veuve,

Il nous suit dans notre épreuve

Et nous dit avec pitié :

Ami, si ton âme est pleine,

De ta joie ou de ta peine

Qui portera la moitié ?

C'est l'ombre pâle d'un père

Qui mourut en nous nommant ;

C'est une soeur, c'est un frère,

Qui nous devance un moment ;

Sous notre heureuse demeure,

Avec celui qui les pleure,

Hélas ! ils dormaient hier !

Et notre coeur doute encore,

Que le ver déjà dévore

Cette chair de notre chair !

L'enfant dont la mort cruelle

Vient de vider le berceau,

Qui tomba de la mamelle

Au lit glacé du tombeau ;

Tous ceux enfin dont la vie

Un jour ou l'autre ravie,

Emporte une part de nous,

Murmurent sous la poussière :

Vous qui voyez la lumière,

Vous souvenez-vous de nous ?

Ah ! vous pleurer est le bonheur suprême

Mânes chéris de quiconque a des pleurs !

Vous oublier c'est s'oublier soi-même :

N'êtes-vous pas un débris de nos coeurs ?

En avançant dans notre obscur voyage,

Du doux passé l'horizon est plus beau,

En deux moitiés notre âme se partage,

Et la meilleure appartient au tombeau !

Dieu du pardon ! leur Dieu ! Dieu de leurs pères !

Toi que leur bouche a si souvent nommé !

Entends pour eux les larmes de leurs frères !

Prions pour eux, nous qu'ils ont tant aimé !

Ils t'ont prié pendant leur courte vie,

Ils ont souri quand tu les as frappés !

Ils ont crié : Que ta main soit bénie !

Dieu, tout espoir ! les aurais-tu trompés ?

Et cependant pourquoi ce long silence ?

Nous auraient-ils oubliés sans retour ?

N'aiment-ils plus ? Ah ! ce doute t'offense !

Et toi, mon Dieu, n'es-tu pas tout amour ?

Mais, s'ils parlaient à l'ami qui les pleure,

S'ils nous disaient comment ils sont heureux,

De tes desseins nous devancerions l'heure,

Avant ton jour nous volerions vers eux.

Où vivent-ils ? Quel astre, à leur paupière

Répand un jour plus durable et plus doux ?

Vont-ils peupler ces îles de lumière ?

Ou planent-ils entre le ciel et nous ?

Sont-ils noyés dans l'éternelle flamme ?

Ont-ils perdu ces doux noms d'ici-bas,

Ces noms de soeur et d'amante et de femme ?

A ces appels ne répondront-ils pas ?

Non, non, mon Dieu, si la céleste gloire

Leur eût ravi tout souvenir humain,

Tu nous aurais enlevé leur mémoire ;

Nos pleurs sur eux couleraient-ils en vain ?

Ah ! dans ton sein que leur âme se noie !

Mais garde-nous nos places dans leur cœur ;

Eux qui jadis ont goûté notre joie,

Pouvons-nous être heureux sans leur bonheur ?

Etends sur eux la main de ta clémence,

Ils ont péché; mais le ciel est un don !

Ils ont souffert; c'est une autre innocence !

Ils ont aimé; c'est le sceau du pardon !

Ils furent ce que nous sommes,

Poussière, jouet du vent !

Fragiles comme des hommes,

Faibles comme le néant !

Si leurs pieds souvent glissèrent,

Si leurs lèvres transgressèrent

Quelque lettre de ta loi,

Ô Père! ô juge suprême !

Ah ! ne les vois pas eux-mêmes,

Ne regarde en eux que toi !

Si tu scrutes la poussière,

Elle s'enfuit à ta voix !

Si tu touches la lumière,

Elle ternira tes doigts !

Si ton oeil divin les sonde,

Les colonnes de ce monde

Et des cieux chancelleront :

Si tu dis à l'innocence :

Monte et plaide en ma présence !

Tes vertus se voileront.

Mais toi, Seigneur, tu possèdes

Ta propre immortalité !

Tout le bonheur que tu cèdes

Accroît ta félicité !

Tu dis au soleil d'éclore,

Et le jour ruisselle encore !

Tu dis au temps d'enfanter,

Et l'éternité docile,

Jetant les siècles par mille,

Les répand sans les compter !

Les mondes que tu répares

Devant toi vont rajeunir,

Et jamais tu ne sépares

Le passé de l'avenir ;

Tu vis ! et tu vis ! les âges,

Inégaux pour tes ouvrages,

Sont tous égaux sous ta main ;

Et jamais ta voix ne nomme,

Hélas ! ces trois mots de l'homme :

Hier, aujourd'hui, demain !

Ô Père de la nature,

Source, abîme de tout bien,

Rien à toi ne se mesure,

Ah ! ne te mesure à rien !

Mets, à divine clémence,

Mets ton poids dans la balance,

Si tu pèses le néant !

Triomphe, à vertu suprême !

En te contemplant toi-même,

Triomphe en nous pardonnant !