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CORBIERE, Tristan


A l’éternel Madame

Mannequin idéal, tête-de-turc du leurre,

Éternel Féminin !… repasse tes fichus ;

Et viens sur mes genoux, quand je marquerai l’heure,

Me montrer comme on fait chez vous, anges déchus.


Sois pire, et fais pour nous la joie à la malheure,

Piaffe d’un pied léger dans les sentiers ardus.

Damne-toi, pure idole ! et ris ! et chante ! et pleure,

Amante ! Et meurs d’amour !… à nos moments perdus.


Fille de marbre ! en rut ! sois folâtre !… et pensive.

Maîtresse, chair de moi ! fais-toi vierge et lascive…

Féroce, sainte, et bête, en me cherchant un cœur…


Sois femelle de l’homme, et sers de Muse, ô femme,

Quand le poète brame en Ame, en Lame, en Flamme !

Puis – quand il ronflera — viens baiser ton Vainqueur !


Paysage mauvais


Sables de vieux os - Le flot râle

Des glas : crevant bruit sur bruit ...

- Palud pâle, où la lune avale

De gros vers, pour passer la nuit.


- Calme de peste, où la fièvre

Cuit ... Le follet damné languit.

- Herbe puante où le lièvre

Est un sorcier poltron qui fuit ...


- La Lavandière blanche étale

Des trépassés le linge sale,

Au soleil des loups... - Les crapauds,


Petits chantres mélancoliques

Empoisonnent de leurs coliques,

Les champignons, leurs escabeaux.


A ma jument souris

Pas d'éperon ni de cravache,

N'est-ce pas, Maîtresse à poil gris ...

C'est bon à pousser une vache,
Pas une petite Souris.

Pas de mors à ta pauvre bouche :

Je t'aime, et ma cuisse te touche.

Pas de selle, pas d'étrier :

J'agace, du bout de ma botte,

Ta patte d'acier fin qui trotte.

Va : je ne suis pas cavalier ...

- Hurrah ! c'est à nous la poussière !

J'ai la tête dans ta crinière,

Les deux bras te font un collier.

- Hurrah ! c'est à nous le hallier !

- Hurrah ! c'est à nous la barrière !

- Je suis emballé : tu me tiens -

Hurrah !... et le fossé derrière ...

Et la culbute ! - Femme tiens ! !


Il se tua d’ardeur

Il se tua d'ardeur, ou mourut de paresse,

S'il vit, c'est par oubli ; voici ce qu'il laisse:

- Son seul regret fut de n'être pas sa maîtresse. -

Il ne naquit par aucun bout,

Fut toujours poussé vent-de-bout,

Et ce fut un arlequin-ragoût,

Mélange adultère de tout.

Du je-ne-sais-quoi. - Mais ne sachant où ;

De l'or, - mais avec pas le sou;

Des nerfs, - sans nerf. Vigueur sans force ;

De l'élan, - avec une entorse ;

De l'âme, - et pas de violon ;

De l'amour, - mais pire étalon.

- Trop de noms pour avoir un nom. -

Coureur d'idéal, - sans idée ;

Rime riche, - et jamais rimée ;

Sans avoir été, - revenu;

Se retrouvant partout perdu.

Poète, en dépit de ses vers ;

Artiste sans art, - à l'envers,

Philosophe, - à tort et à travers.

Un drôle sérieux, - pas drôle.

Acteur, il ne sut pas son rôle ;

Peintre, il jouait de la musette ;

Et musicien : de la palette.

Une tête ! - mais pas de tête;

Trop fou pour savoir être bête;

Prenant un trait pour le mot très

- ses vers faux furent ses seuls vrais.

Oiseau rare - et de pacotille;

Très mâle... et quelquefois très fille ;

Capable de tout, - bon à rien ;

Gâchant bien le mal, mal le bien.

Prodigue comme était l'enfant

Du testament, - sans testament.

Brave et souvent, par peur du plat.

Coloriste enragé, - mais blême ;

Incompris... - surtout de lui-même ;

Il pleura, chanta juste faux ;

- Et fut un défaut sans défauts.

Ne fut quelqu'un, ni quelque chose

Son naturel était la pose.

Pas poseur, - posant pour l'unique ;

Trop naïf, étant trop cynique;

Ne croyant à rien, croyant tout.

- Son goût était dans le dégoût.

Trop cru, - parce qu'il fut trop cuit,

Ressemblant à rien moins qu'à lui,

Il s'amusa de son ennui,

Jusqu'à s'en réveiller la nuit.

Flâneur au large, - à la dérive,

Épave qui jamais n'arrive...

Trop Soi pour se pouvoir souffrir,

L'esprit à sec et la tête ivre,

Fini, mais ne sachant finir,

Il mourut en s'attendant vivre

Et vécut, s'attendant mourir.

Ci-gît, - cœur, sans cœur, mal planté,

Trop réussi, - comme râté.


Féminin singulier

Eternel Féminin de l’éternel jocrisse !

Fais-nous sauter, pantins nous pavons les décors !

Nous éclairons la rampe… Et toi, dans la coulisse,

Tu peux faire au pompier le pur don de ton corps.

Fais claquer sur nos dos le fouet de ton caprice,

Couronne tes genoux ! … et nos têtes dix-corps ;

Ris ! montre tes dents ! … mais … nous avons la police,

Et quelque chose en nous d’eunuque et de recors.

… Ah tu ne comprends pas ? … – Moi non plus – Fais la belle,

Tourne : nous sommes soûls ! Et plats ; Fais la cruelle !

Cravache ton pacha, ton humble serviteur!…

Après, sache tomber ! – mais tomber avec grâce –

Sur notre sable fin ne laisse pas de trace ! …

– C’est le métier de femme et de gladiateur.