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LAFORGUE, Jules


Dans la rue

C’est le trottoir avec ses arbres rabougris.
Des mâles égrillards, des femelles enceintes,
Un orgue inconsolable ululant ses complaintes,
Les fiacres, les journaux, la réclame et les cris.

Et devant les cafés où des hommes flétris
D’un oeil vide et muet contemplaient leurs absinthes
Le troupeau des catins défile lèvres peintes
Tarifant leurs appas de macabres houris.

Et la Terre toujours s’enfonce aux steppes vastes,
Toujours, et dans mille ans Paris ne sera plus
Qu’un désert où viendront des troupeaux inconnus.

Pourtant vous rêverez toujours, étoiles chastes,
Et toi tu seras loin alors, terrestre îlot
Toujours roulant, toujours poussant ton vieux sanglot.


Complainte sur certains ennuis

Un couchant des Cosmogonies !
Ah ! que la Vie est quotidienne...
Et, du plus vrai qu'on se souvienne,
Comme on fut piètre et sans génie...

On voudrait s'avouer des choses,
Dont on s'étonnerait en route,
Qui feraient une fois pour toutes !
Qu'on s'entendrait à travers poses.

On voudrait saigner le Silence,
Secouer l'exil des causeries ;
Et non ! ces dames sont aigries
Par des questions de préséance.

Elles boudent là, l'air capable.
Et, sous le ciel, plus d'un s'explique,
Par quel gâchis suresthétique
Ces êtres-là sont adorables.

Justement, une nous appelle,
Pour l'aider à chercher sa bague,
Perdue (où dans ce terrain vague ?)
Un souvenir d'AMOUR, dit-elle !


Ces êtres-là sont adorables!


Complainte du temps et de sa commère l'espace

Je tends mes poignets universels dont aucun

N'est le droit ou le gauche, et l'espace, dans un

Va-et-vient giratoire, y détrame les toiles

D'azur pleines de cocons à fœtus d'Étoiles.

Et nous nous blasons tant, je ne sais où, les deux

Indissolubles nuits aux orgues vaniteux

De nos pores à soleils, où toute cellule

Chante: moi ! Moi ! Puis s'éparpille, ridicule !

Elle est l'infini sans fin, je deviens le temps

Infaillible. C'est pourquoi nous nous perdons tant.

Où sommes-nous ? Pourquoi ? Pour que Dieu s'accomplisse ?

Mais l'éternité n'y a pas suffi ! Calice

Inconscient, où tout coeur crevé se résout,

Extrais-nous donc alors de ce néant trop tout !

Que tu fisses de nous seulement une flamme,

Un vrai sanglot mortel, la moindre goutte d'âme !

Mais nous bâillons de toute la force de nos

Touts, sûrs de la surdité des humains échos.

Que ne suis-je indivisible ! Et toi, douce espace,

Où sont les steppes de tes seins, que j' y rêvasse ?

Quand t'ai-je fécondée à jamais ? Oh ! Ce dut

Etre un spasme intéressant ! Mais quel fut mon but ?

Je t'ai, tu m'as. Mais où ? Partout, toujours. Extase

Sur laquelle, quand on est le temps, on se blase.


Or, voilà des spleens infinis que je suis en

Voyage vers ta bouche, et pas plus à présent

Que toujours, je ne sens la fleur triomphatrice

Qui flotte, m'as-tu dit, au seuil de ta matrice.

Abstraites amours ! Quel infini mitoyen

Tourne entre nos deux Touts ? Sommes-nous deux ? ou bien

(Tais-toi si tu ne peux me prouver à outrance,

Illico, le fondement de la connaissance,


Et, par ce chant: Pensée, Objet, Identité !

Souffler le doute, songe d'un siècle d'été)

Suis-je à jamais un solitaire Hermaphrodite,

Comme le ver solitaire, ô ma Sulamite ?

Ma complainte n'a pas eu de commencement,

Que je sache, et n'aura nulle fin ; autrement,

Je serais l'anachronisme absolu. Pullule

Donc, azur possédé du mètre et du pendule !


Ô Source du Possible, alimente à jamais

Des pollens des soleils d'exil, et de l'engrais

Des chaotiques hécatombes, l'automate

Universel où pas une loi ne se hâte.

Nuls à tout, sauf aux rares mystiques éclairs

Des élus, nous restons les deux miroirs d'éther

Réfléchissant, jusqu'à la mort de ces Mystères,

Leurs Nuits que l'amour jonche de fleurs éphémères.