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DELAVIGNE, Casimir

Adieu à la Madeleine

Adieu Madeleine Chérie,

Qui te réfléchis dans les eaux,

Comme une fleur de la prairie

Se mire au cristal du ruisseau.

Ta colline, où j’ai vu paraître

Un beau jour qui s’est éclipsé,

J’ai rêvé que j’en étais maître ;

Adieu ! Ce doux rêve est passé.

Assis sur la rive opposée,

Je te vois, lorsque le soleil

Sur tes gazons boit la rosée,

Sourire encore à ton réveil,

Et d’un brouillard pâle entourée

Quand le jour meurt avec le bruit,

Blanchir comme une ombre adorée

Qui nous apparaît dans la nuit.

Doux trésors de ma moisson mûre,

De vos épis un autre est roi ;

Tilleuls dont j’aimais le murmure,

Vous n’aurez plus d’ombre pour moi.

Ton coq peut tourner à sa guise,

Clocher, que je fuis sans retour :

Ce n’est plus à moi que la brise

Lui dit d’annoncer un beau jour.

Cette fenêtre était la tienne,

Hirondelle, qui vint loger

Bien des printemps dans ma persienne,

Où je n’osais te déranger ;

Dés que la feuille était fanée,

Tu partais la première, et moi,

Avant toi je pars cette année ;

Mais reviendrais-je comme toi ?

Qu’ils soient l’amour d’un autre maître,

Ces pêchers dont j’ouvris les bras !

Leurs fruits verts, je les ai vu naître ;

Rougir je ne les verrai pas.

J’ai vu des bosquets que je quitte

Sous l’été les roses mourir ;

J’y vois planter la marguerite :

Je ne l’y verrai pas fleurir.

Ainsi tout passe, et l’on délaisse

Les lieux où l’on s’est répété :

« Ici luira sur ma vieillesse

L’azur de son dernier été. »

Heureux, quand on les abandonne,

Si l’on part en se comptant tous,

Si l’on part sans laisser personne

Sous l’herbe qui n’est plus à vous.

Adieu, prairie où sur la brune,

Lorsque tout dort, jusqu’aux roseaux,

J’entendais rire au clair de lune

Les lutins des bois et des eaux,

Qui, sous ces clartés taciturnes,

Du trône disputant l’honneur,

Se livraient des assauts nocturnes

Autour des meules du faneur.

Adieu, mystérieux ombrages,

Sombre fraîcheur, calme inspirant ;

Mère de Dieu, de qui l’image

Consacre ce vieux tronc mourant,

Où, quand son heure est arrivée,

Le passereau loin des larcins

Vient cacher sa jeune couvée

Dans les plis de tes voiles saints.


Adieu, chapelle qui protège

Le pauvre contre ses douleurs ;

Avenue où, foulant la neige

De mes acacias en fleurs,

Lorsque le vent l’avait semée

Du haut de ses rameaux tremblants,

Je suivais quelque trace aimée,

Empreinte sur ses flocons blancs.

Adieu, flots, dont le cours tranquille,

Couvert de berceaux verdoyants,

A ma nacelle, d’île en île,

Ouvrait mille sentiers fuyants,

Quand rêveuse, elle allait sans guide

Me perdre en suivant vos détours

Dans l’ombre d’un dédale humide

Ou je me retrouvais toujours.

Adieu, chers témoins de ma peine,

Forêt, jardin, flots que j’aimais !

Adieu, ma fraîche Madeleine !

Madeleine, adieu pour jamais !

Je pars, il le faut, et je cède ;

Mais le cœur me saigne en partant,

Qu’un plus riche qui te possède

Soit heureux où nous l’étions tant !