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DESNOS, Robert


Demain

Âgé de cent mille ans, j’aurais encor la force

De t’attendre, ô demain pressenti par l’espoir.

Le temps, vieillard souffrant de multiples entorses,

Peut gémir : Le matin est neuf, neuf est le soir.

Mais depuis trop de mois nous vivons à la veille,

Nous veillons, nous gardons la lumière et le feu,

Nous parlons à voix basse et nous tendons l’oreille

À maint bruit vite éteint et perdu comme au jeu.

Or, du fond de la nuit, nous témoignons encore

De la splendeur du jour et de tous ses présents.

Si nous ne dormons pas c’est pour guetter l’aurore

Qui prouvera qu’enfin nous vivons au présent.



THE NIGHT OF LOVELESS NIGHTS


Nuit putride et glaciale

Nuit putride et glaciale, épouvantable nuit,

Nuit du fantôme infirme et des plantes pourries,

Incandescente nuit, flamme et feu dans les puits,

Ténèbres sans éclairs, mensonges et roueries.

Qui me regarde ainsi au fracas des rivières ?

Noyés, pêcheurs, marins? Éclatez les tumeurs

Malignes sur la peau des ombres passagères,

Ces yeux m'ont déjà vu, retentissez clameurs !

Le soleil ce jour-là couchait dans la cité

L'ombre des marronniers au pied des édifices,

Les étendards claquaient sur les tours et l'été

Amoncelait ses fruits pour d'annuels sacrifices.

Tu viens de loin, c'est entendu, vomisseur de couleuvres,

Héros, bien sûr, assassin morne, l'amoureux

Sans douleur disparaît, et toi, fils de tes œuvres

Suicidé, rougis-tu du désir d'être heureux ?

Fantôme, c'est ma glace où la nuit se prolonge

Parmi les cercueils froids et les cœurs dégouttants,

L'amour cuit et recuit comme une fausse oronge

Et l'ombre d'une amante aux mains d'un impotent.

Et pourtant tu n'es pas de ceux que je dédaigne.

Ah ! serrons-nous les mains, mon frère, embrassons-nous

Parmi les billets doux, les rubans et les peignes,

La prière jamais n'a sali tes genoux.

Tu cherchais dans la plage aux pieds des rochers droits

La crique où vont s'échouer les étoiles marines :

C'était le soir, des feux à travers le ciel froid

Naviguaient et, rêvant au milieu des salines,

Tu voyais circuler des frégates sans nom

Dans l'éclaboussement des chutes impossibles.

Où sont ces soirs ? Ô flots rechargez vos canons

Car le ciel en rumeur est encombré de cibles.

Quel destin t'enchaîna pour servir les sévères,

Celles dont les cheveux charment les colibris,

Celles dont les seins durs sont un fatal abri

Et celles dont la nuque est un nid de mystère,

Celles rencontrées nues dans les nuits de naufrage,

Celles des incendies et celles des déserts,

Celles qui sont flétries par l'amour avant l'âge,

Celles qui pour mentir gardent les yeux sincères,

Celles au cœur profond, celles aux belles jambes,

Celles dont le sourire est subtil et méchant,

Celles dont la tendresse est un diamant qui flambe

Et celles dont les reins balancent en marchant,

Celles dont la culotte étroite étreint les cuisses,

Celles qui, sous la jupe, ont un pantalon blanc

Laissant un peu de chair libre par artifice

Entre la jarretière et le flots des volants,


Celles que tu suivis dans l'espoir ou le doute,

Celles que tu suivis ne se retournaient pas

Et les bouquets fanés qu'elles jetaient en route

T'entraînèrent longtemps au hasard de leurs pas

Mais tu les poursuivras à la mort sans répit,

Les yeux las de percer des ténèbres moroses,

De voir lever le jour sur le ciel de leur lit

Et d'abriter leur ombre en tes prunelles closes.

Une rose à la bouche et les yeux caressants

Elles s'acharneront avec des mains cruelles

À torturer ton cœur, à répandre ton sang

Comme pour les punir d'avoir battu pour elles.

Heureux s'il suffisait, pour se faire aimer d'elles,

D'affronter sans faiblir des dangers merveilleux

Et de toujours garder l'âme et le cœur fidèle

Pour lire la tendresse aux éclairs de leurs yeux,

Mais les plus audacieux, sinon les plus sincères,

Volent à pleine bouche à leur bouche un aveu

Et devant nos pensées, comme aux proues les chimères,

Resplendit leur sourire et flottent leurs cheveux.

Car l'unique régit l'amour et ses douleurs,

Lui seul a possédé les âmes passionnées

Les uns s'étant soumis à sa loi par malheur

N'ont connu qu'un bourreau pendant maintes années.

D'autres l'ont poursuivi dans ses métamorphoses:

Après les yeux très bleus voici les yeux très noir

Brillant dans un visage où se flétrit la rose,

Plus profonds que le ciel et que le désespoir.

Maître de leur sommeil et de leurs insomnies

Il les entraîne en foule, à travers les pays,

Vers des mers éventrées et des épiphanies…

La marée sera haute et l'étoile a failli.


Coucher avec elle

Coucher avec elle

Pour le sommeil côte à côte

Pour les rêves parallèles

Pour la double respiration

Coucher avec elle

Pour l’ombre unique et surprenante

Pour la même chaleur

Pour la même solitude

Coucher avec elle

Pour l’aurore partagée

Pour le minuit identique

Pour les mêmes fantômes

Coucher coucher avec elle

Pour l’amour absolu

Pour le vice, pour le vice

Pour les baisers de toute espèce

Coucher avec elle

Pour un naufrage ineffable

Pour se prouver et prouver vraiment

Que jamais n’a pesé sur l’âme et le corps des amants

Le mensonge d’une tache originelle


Jamais l’aube à grands cris

Jamais l’aube à grands cris bleuissant les lavoirs,

L’aube, savon trempé dans l’eau des fleuves noirs,

L’aube ne moussera sur cette nuit livide

Ni sur nos doigts tremblants ni sur nos verres vides.

C’est la nuit sans frontière et fille des sapins

Qui fait grincer au port la chaîne des grappins

Nuit des nuits sans amour étrangleuse du rêve

Nuit de sang nuit de feu nuit de guerre sans trêve

Nuit de chemin perdu parmi les escaliers

Et de pieds retombant trop lourds sur les paliers

Nuit de luxure nuit de chute dans l’abîme

Nuit de chaînes sonnant dans la salle du crime

Nuit de fantômes nus se glissant dans les lits

Nuit de réveil quand les dormeurs sont affaiblis.

Sentant rouler du sang sur leur maigre poitrine

Et monter à leurs dents la bave de l’angine

Ils caressent dans l’ombre un vampire velu

Et ne distinguent pas si le monstre goulu

N’est pas leur cœur battant sous leurs côtes souillées.

Nuit d’échos indistincts et de braises mouillées

Nuit d’incendies étincelant sur les miroirs

Nuit d’aveugle cherchant des sous dans les tiroirs

Nuit des nuits sans amour, où les draps se dérobent,

Où sur les boulevards sifflent les policiers

Ô nuit ! cruelle nuit où frissonnent des robes

Où chuchotent des voix au chevet des malades,

Nuit dose pour jamais par des verrous d’acier

Nuit ô nuit solitaire et sans astre et sans rade !