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LA FONTAINE, Jean de


Éloge de l'amour

Tout l'Univers obéit à l'Amour ;

Belle Psyché, soumettez-lui votre âme.

Les autres dieux à ce dieu font la cour,

Et leur pouvoir est moins doux que sa flamme.

Des jeunes coeurs c'est le suprême bien

Aimez, aimez ; tout le reste n'est rien.

Sans cet Amour, tant d'objets ravissants,

Lambris dorés, bois, jardins, et fontaines,

N'ont point d'appâts qui ne soient languissants,

Et leurs plaisirs sont moins doux que ses peines.

Des jeunes coeurs c'est le suprême bien

Aimez, aimez ; tout le reste n'est rien.


La Poule aux oeufs d’or

L'Avarice perd tout en voulant tout gagner.

Je ne veux pour le témoigner

Que celui dont la Poule, à ce que dit la fable,

Pondait tous les jours un œuf d'or.

Il crut que dans son corps elle avait un trésor.

Il la tua, l'ouvrit, et la trouva semblable

A celles dont les œufs ne lui rapportaient rien,

S'étant lui-même ôté le plus beau de son bien.

Belle leçon pour les gens chiches :

Pendant ces derniers temps, combien en a-t-on vus

Qui du soir au matin sont pauvres devenus

Pour vouloir trop tôt être riches ?


La Grenouille qui se veut faire aussi grosse que le bœuf

Une grenouille vit un boeuf

Qui lui sembla de belle taille.

Elle, qui n’était pas grosse en tout comme un oeuf,

Envieuse s’étend, et s’enfle, et se travaille,

Pour égaler l’animal en grosseur,

Disant : « Regardez bien, ma soeur ;

Est-ce assez ? dites-moi. N’y suis-je point encore ?

–Nenni– M’y voici donc? –Point du tout. –M’y voilà?

–Vous n’en approchez point. » La chétive pécore

S’enfla si bien qu’elle creva.

Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages :

Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs ;

Tout prince a des ambassadeurs,

Tout marquis veut avoir des pages.


Le Corbeau et le Renard

Maître Corbeau, sur un arbre perché,

Tenait en son bec un fromage.

Maître Renard, par l'odeur alléché,

Lui tint à peu près ce langage :

"Hé ! bonjour, Monsieur du Corbeau.

Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !

Sans mentir, si votre ramage

Se rapporte à votre plumage,

Vous êtes le Phénix des hôtes de ces bois. "

A ces mots le Corbeau ne se sent pas de joie ;

Et pour montrer sa belle voix,

Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.

Le Renard s'en saisit, et dit : "Mon bon Monsieur,

Apprenez que tout flatteur

Vit aux dépens de celui qui l'écoute :

Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute. "

Le Corbeau, honteux et confus,

Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.


LES ANIMAUX MALADES DE LA PESTE

            Un mal qui répand la terreur,

            Mal que le Ciel en sa fureur

Inventa pour punir les crimes de la terre,

La Peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom),

Capable d'enrichir en un jour l'Achéron,

            Faisait aux animaux la guerre.

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :

            On n'en voyait point d'occupés

A chercher le soutien d'une mourante vie ;

            Nul mets n'excitait leur envie ;

            Ni Loups ni Renards n'épiaient

            La douce et l'innocente proie.

            Les Tourterelles se fuyaient ;

            Plus d'amour, partant plus de joie.

Le Lion tint conseil, et dit : Mes chers amis,

            Je crois que le Ciel a permis

            Pour nos péchés cette infortune ;

            Que le plus coupable de nous

Se sacrifie aux traits du céleste courroux ;

Peut-être il obtiendra la guérison commune.

L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents

            On fait de pareils dévouements :

Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence

            L'état de notre conscience.

Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons

            J'ai dévoré force moutons ;

            Que m'avaient-ils fait ? Nulle offense :

Même il m'est arrivé quelquefois de manger

                        Le Berger.

Je me dévouerai donc, s'il le faut ; mais je pense

Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi 

Car on doit souhaiter selon toute justice

            Que le plus coupable périsse.

Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ;

Vos scrupules font voir trop de délicatesse ;

Et bien, manger moutons, canaille, sotte espèce.

Est-ce un péché ? Non non. Vous leur fîtes, Seigneur,

            En les croquant beaucoup d'honneur;

            Et quant au Berger, l'on peut dire

            Qu'il était digne de tous maux,

Etant de ces gens-là qui sur les animaux

            Se font un chimérique empire.

Ainsi dit le Renard, et flatteurs d'applaudir.

            On n'osa trop approfondir

Du Tigre, ni de l'Ours, ni des autres puissances

            Les moins pardonnables offenses.

Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples Mâtins

Au dire de chacun, étaient de petits saints.

L'Âne vint à son tour, et dit : J'ai souvenance

            Qu'en un pré de Moines passant,

La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et je pense

            Quelque diable aussi me poussant,

Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.

Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net.

A ces mots on cria haro sur le Baudet.

Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue

Qu'il fallait dévouer ce maudit Animal,

Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout leur mal.

Sa peccadille fut jugée un cas pendable.

Manger l'herbe d'autrui ! quel crime abominable !

            Rien que la mort n'était capable

D'expier son forfait : on le lui fit bien voir.

Selon que vous serez puissant ou misérable,

Les jugements de Cour vous rendront blanc ou noir.
…..


Les Médecins


Le médecin Tant-pis allait voir un malade

Que visitait aussi son confrère Tant-mieux.

Ce dernier espérait, quoique son camarade

Soutînt que le gisant irait voir ses aïeux.

Tous deux s'étant trouvés différents pour la cure,

Leur malade paya le tribut à Nature,

Après qu'en ses conseils Tant-pis eut été cru.

Ils triomphaient encor sur cette maladie.

L'un disait : « Il est mort; je l'avais bien prévu.

- S'il m'eût cru, disait l'autre, il serait plein de vie ».