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SENGHOR, Léopold


Femme noire

Femme nue, femme noire

Vétue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté

J'ai grandi à ton ombre; la douceur de tes mains bandait mes yeux

Et voilà qu'au coeur de l'Eté et de Midi,

Je te découvre, Terre promise, du haut d'un haut col calciné

Et ta beauté me foudroie en plein coeur, comme l'éclair d'un aigle

Femme nue, femme obscure

Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases du vin noir, bouche qui fais lyrique ma bouche

Savane aux horizons purs, savane qui frémis aux caresses ferventes du Vent d'Est

Tamtam sculpté, tamtam tendu qui gronde sous les doigts du vainqueur

Ta voix grave de contralto est le chant spirituel de l'Aimée

Femme noire, femme obscure

Huile que ne ride nul souffle, huile calme aux flancs de l'athlète, aux flancs des princes du Mali

Gazelle aux attaches célestes, les perles sont étoiles sur la nuit de ta peau.

Délices des jeux de l'Esprit, les reflets de l'or ronge ta peau qui se moire

A l'ombre de ta chevelure, s'éclaire mon angoisse aux soleils prochains de tes yeux

Femme nue, femme noire

Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l'Eternel

Avant que le destin jaloux ne te réduise en cendres pour nourrir les racines de la vie.


Poème à mon frère blanc

Cher frère blanc,

Quand je suis né, j’étais noir,

Quand j’ai grandi, j’étais noir,

Quand je suis au soleil, je suis noir,

Quand je suis malade, je suis noir,

Quand je mourrai, je serai noir.

Tandis que toi, homme blanc,

Quand tu es né, tu étais rose,

Quand tu as grandi, tu étais blanc,

Quand tu vas au soleil, tu es rouge,

Quand tu as froid, tu es bleu,

Quand tu as peur, tu es vert,

Quand tu es malade, tu es jaune,

Quand tu mourras, tu seras gris.

Alors, de nous deux,

Qui est l’homme de couleur ?


Épitaphe

Quand je serai mort mes amis, couchez-moi sous Joal-l’Ombreuse

Sur la colline au bord du Mamanguerly, près de l’oreille du sanctuaire des serpents

Mais entre le Lion couchez-moi et l’aïeule Téning-Ndyaré.

Quand je serai mort mes amis, couchez-moi sous Joal-la-Portugaise. des pierres du Fort vous ferez ma tombe, et les canons garderont le silence

Deux Lauriers roses -blanc et rose embaumeront la Signare.
Quand j’aurai perdu les narines et soif de tendresse vivante, telle une boisson de prédilection

Versez mes amis sur ma tombe, le lait de vos prières le vin de vos chants frais. là-haut chanteront les alizés sur les ailes des palmes.

Ah! ce chant qu’il bruisse toujours le chant marin la nuit,

soyeux sur les ailes des palmes

La rumeur doucement dans ma poitrine qui me tient éveillé, je dors et ne dors pas

Et je bois le lait le vin de la nuit qui ruisselle sur les palmes.

Et Marône la Poétesse ira rythmant

« Ci-gît Senghor, fils de Dyogoye-le-lion et de Ngilane-la-Douce. Si fort il aima le pays sévère -les paysans, les pasteurs, les pêcheurs

Les athlètes plus beaux que filaos et les voix contraltos des vierges

- Qu’à la fin son coeur se rompit. »

Quand je serai mort ma Signare, couche moi sous Joal-l’Ombreuse

A l’ombre des Ancêtres


Je suis seul


Je suis seul dans la plaine

Et dans la nuit

Avec les arbres recroquevillés de froid

Qui, coudes au corps, se serrent les uns tout contre les

autres.

Je suis seul dans la plaine

Et dans la nuit

Avec les gestes de désespoir pathétique des arbres

Que leurs feuilles ont quittés pour des îles d’élection.

Je suis seul dans la plaine

Et dans la nuit.

Je suis la solitude des poteaux télégraphiques

Le long des routes

Désertes


Avant la nuit

Avant la nuit, une pensée de toi pour toi, avant que je ne tombe

Dans le filet blanc des angoisses, et la promenade aux frontières

Du rêve du désir avant le crépuscule, parmi les gazelles des sables

Pour ressusciter le poème au royaume d’Enfance.

Elles vous fixent étonnées, comme la jeune fille du Ferlo, tu te souviens

Buste peul flancs, collines plus mélodieuses que les bronzes saïtes

Et ses cheveux tressés, rythmés quand elle danse

Mais ses yeux immenses en allés, qui éclairent ma nuit.

La lumière est-elle encore si légère en ton pays limpide

Et les femmes si belles, on dirait des images ?

Si je la revoyais la jeune fille, la femme, c’est toi au soleil de Septembre

Peau d’or démarche mélodieuse, et ces yeux vastes, forteresses contre la mort.


Spleen

Je veux assoupir ton cafard, mon amour,

Et l’endormir,

Te murmurer ce vieil air de blues

Pour l’endormir.

C’est un blues mélancolique,

Un blues nostalgique,

Un blues indolent

Et lent.

Ce sont les regards des vierges couleur d’ailleurs,

L’indolence dolente des crépuscules.

C’est la savane pleurant au clair de lune,

Je dis le long solo d’une longue mélopée.

C’est un blues mélancolique,

Un blues nostalgique,

Un blues indolent

Et lent.


Regrets

« A la mémoire de Soukeina »

La gracilité de la gazelle

S’est fondue au crépuscule mourant

Dans la vallée.

L’éclair d’un trait d’ambre

Immuable en mon cœur s’est fixé,

En mon cœur saignant d’un regret inapaisé.

Car le parfum de mon songe inouï,

Splendeur du ciel tropical,

M’a trop bien ébloui pour les temps à venir.

Amie, quelles peines as-tu éteintes ainsi ?

Dis-moi, quels incendies au feu dévorant

As-tu donc plongés au fleuve froid

D’amertume ?

Pour toi j’eusse donné tant,

Pour toi plus belle que le crépuscule