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BERTIN, Jacques


Le R ê veur

J'étais l'enfant qui courait moins vite

J'étais l'enfant qui se croyait moins beau

Je vivais déjà dans les pages vides

Où je cherchais des sources d'eaux

J'étais celui à l'épaule d'une ombre

Qui s'appuyait, qu'on retrouvait dormant

Je connaissais les voix qui, dans les Dombes,

Nidifient sous les mille étangs

Je fus plus tard l'adolescent qu'on moque

Au regard vain dans la ville égaré

L'homme qui campe à l'écart de l'époque

Tisonnant ses doutes pour s'y chauffer

Je suis monté au lac des solitudes

Dans l'écrin gris des charmes sans raison

Où des airs vieux palpitaient sous la lune

J'aurai laissé des chairs aux ronces, des chansons

La note basse des monts, les absences

Les émeraudes du val interdit

Toutes les belles ruines du silence

Tout ce qui ne sera pas dit !

Si jamais tu t'accroches à ma légende

Il faut que tu t'en remettes à mon mal

Ne trahis pas, vois la plaie où s'épanche

Tout un monde animal

L'enfant muet s'est réfugié dans l'homme

Il écoute la pluie sur les toits bleus

Les cœurs sont effondrés, le clocher sonne

Que faire sans toi quand il pleut ?

Ma vie ne fut que cet échec du rêve

Je ne brûle plus, non, ce sont mes liens

Les sabots des armées m'ont piétiné sans trêve

J'écris dans le ciel vide et vous n'y lirez rien


Je vous revois, ombrage solitaire

Je vous revois, ombrage solitaire,

Lit de verdure impénétrable au jour,

De mes plaisirs discret dépositaire,

Temple charmant où j’ai connu l’amour.

Ô souvenir trop cher à ma tendresse !

J’entends l’écho des rochers d’alentour

Redire encor le nom de ma maîtresse.

Je vous revois, délicieux séjour.

Mais ces moments de bonheur et d’ivresse,

Ces doux moments sont perdus sans retour.

C’est là, c’est là qu’au printemps de ma vie,

En la voyant je me sentis brûler

D’un feu soudain : je ne pus lui parler ;

Et la lumière à mes yeux fut ravie.

C’est là qu’un soir j’osai prendre sa main,

Et la baiser d’un air timide et sage ;

C’est là qu’un soir j’osai bien davantage :

Rapidement je fis battre son sein,

Et la rougeur colora son visage ;

C’est là qu’un soir je la surpris au bain.

Je vois plus loin la grotte fortunée,

Où dans mes bras soumise, abandonnée,

Les nœuds défaits et les cheveux épars,

De son vainqueur évitant les regards,

Mon Eucharis, heureuse et confondue,

Pleura long-temps sa liberté perdue.

Le lendemain, de ses doigts délicats

Elle pinçait les cordes de sa lyre,

Et, l’œil en feu, dans son nouveau délire,

Elle chantait l’amour et ses combats.

À ses genoux, j’accompagnais tout bas

Ces airs touchants que l’amour même inspire,

Que malgré soi l’on se plaît à redire

L’instant d’après. Alors plus enflammé

Je m’écriais : « Non ! Corine et Thémire,

« Céphise, Aglaure, et la brune Zulmé,

« Qu’on vante tant, ne sont rien auprès d’elle !

« Mon Eucharis est surtout plus fidèle :

« Je suis bien sûr d’être toujours aimé ! »

La nuit survint : asile humble et champêtre,

Long corridor interdit aux jaloux,

Tu protégeas mes larcins les plus doux.

Combien de fois j’entrai par la fenêtre

Quand sa pudeur m’opposait des verroux !

Combien de fois dans l’enceinte profonde

De ces ruisseaux en fuyant retenus,

Au jour baissant, je vis ces charmes nus

En se plongeant embrassés de leur onde,

Et sur les flots quelque temps soutenus !

Je croyais voir ou Diane, ou Vénus,

Sortant des mers pour embellir le monde.

Combien de fois, au sein même des eaux,

Qu’elle entr’ouvrait, me plongeant après elle,

Et la pressant sur un lit de roseaux,

Je découvris une source nouvelle

De voluptés dans ces antres nouveaux !

Ô voluptés ! délices du bel âge,

Plaisirs, amours, qu’êtes-vous devenus ?

Je crois errer sur des bords inconnus,

Et ne retrouve ici que votre image.

Dans ce bois sombre, en cyprès transformé,

Je n’entends plus qu’un triste et long murmure ;

Ce vallon frais, par les monts renfermé,

N’offre à mes yeux qu’une aride verdure ;

L’oiseau se tait ; l’air est moins parfumé,

Et ce ruisseau roule une onde moins pure :

Tout est changé pour moi dans la nature ;

Tout m’y déplaît : je ne suis plus aimé.


L’absence

L’astre brillant des nuits a fini sa carrière.

Je n’entends plus de chars ni de sourdes clameurs ;

Le calme règne au loin dans la nature entière ;

Tout dort ; le jaloux même a fermé sa paupière :

Et moi, je veille ; et moi, je verse encor des pleurs.

Voici l’heure paisible où l’esclave fidèle

Au chevet d’Eucharis me guidait par la main ;

Voici l’heure où, trompant un époux inhumain,

J’entrouvrais ses rideaux, et me glissais près d’elle.

En y songeant encore, immobile et tremblant

J’écoute : un rien accroît ma frayeur attentive ;

Et, pressant dans mes bras un oreiller brûlant,

Je crois encor presser mon amante craintive.

Fantômes amoureux, pourquoi me trompez-vous ?

Eucharis est absente, Eucharis m’est ravie ;

Eucharis, loin de moi, vers un ciel en courroux

Lève un front suppliant, et déteste la vie.

On dit qu’en s’éloignant, ses yeux pleins de langueur

Redemandaient aux Dieux l’objet de sa tendresse.

Périsse le premier dont l’injuste rigueur

A séparé l’amant de sa jeune maîtresse !

L’onde caresse en paix ses rivages chéris ;

Le lierre croît et meurt sur l’écorce du chêne ;

L’ormeau ne quitte point la vigne qui l’enchaîne :

Pourquoi faut-il toujours qu’on m’enlève Eucharis ?

Cher et cruel objet de plaisirs et d’alarmes,

Toi, qu’un père autrefois me défendit d’aimer,

Rappelle-toi combien tu m’as coûté de larmes !

Ah ! garde-moi ton cœur ; conserve-moi ces charmes

Que l’amour pour moi seul se plaisait à former,

Et qu’un barbare, hélas ! retient en sa puissance.

L’art d’écrire est, dit-on, l’art de tromper l’absence.

Écris-moi : tu le peux à la faveur des nuits.

Peins-moi ton désespoir et tes mortels ennuis.

Par le plus tendre amour que tes lignes tracées

Arrêtent mes regards, de tes pleurs effacées.

Crains d’oublier, surtout, en pliant le feuillet,

Ce cercle ingénieux qu’inventa ma tendresse,

Ce cercle où mille fois ta bouche enchanteresse

Déposa des baisers, qu’avec bien plus d’adresse,

Tout entiers, loin de toi, la mienne recueillait.

Un jour, peut-être, un jour, ô ma tant douce amie !

Quand la fidèle Oenone ouvrira tes volets,

Et qu’un songe amoureux, te présentant mes traits,

Fera couler l’espoir dans ton âme attendrie,

J’entrerai tout d’un coup sans me faire annoncer ;

Je paraîtrai tomber du céleste empyrée.

Du lit alors, pieds nus, légère à t’élancer,

Si, les cheveux épars, incertaine, égarée,

Tu cours, les bras tendus, à mon cou t’enlacer,

Mes vers du monde entier t’assurent les hommages ;

Vénus aura perdu ses honneurs immortels ;

Et les amants en foule, embrassant tes autels,

De lilas et de fleurs orneront tes images.