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DE COSTER, Charles



La légende de Thyl Ulenspiegel

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Les mois de mai et de juin furent, en cette année, les vrais mois des fleurs. Jamais on ne vit en Flandre de si embaumantes aubépines, jamais dans les jardins tant de roses, de jasmins & de chèvrefeuilles. Quand le vent soufflant d'Angleterre chassait vers l'orient les vapeurs de cette terre fleurie, chacun, & notamment à Anvers, levant le nez en l'air joyeusement, disait:

- Sentez-vous le bon vent qui vient de Flandres?

Aussi les diligentes abeilles suçaient le miel des fleurs, faisaient la cire, pondaient leurs oeufs dans les ruches insuffisantes à loger leurs essaims. Quelle musique ouvrière sous le ciel bleu qui couvrait éclatant la riche terre!

On fit des ruches de jonc, de paille, d'osier, de foin tressé. Les vanniers, cuveliers, tonneliers, y ébréchaient leurs outils. Quant aux huchiers, depuis longtemps ils ne pouvaient suffire à la besogne.

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Het vet van de slachtoffers walmde op de brandstapels. Uilenspiegel weende op zijn eentje toen hij aan Claes en Soetkin dacht.

Op een avond ging hij Katelijne opzoeken om bij haar hulp en wraak te zoeken.

Ze was alleen en zat met Nele bij het licht van de lamp te naaien. Bij zijn luidruchtige intrede, keek ze log op als een vrouw die uit een zware slaap gewekt werd.

Hij zei haar:

- De as van Claes klopt op mijn borst, ik wil het Vlaamse land redden. Ik vroeg het aan de grote God van hemel en aarde, maar hij gaf me geen antwoord.

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— Et pareillement, dit Lamme, l’heure de nourriture. Donne-moi vingt gars, vaillants soudards et matelots, j’irai quérir le traître.

— Je veux être leur chef, dit Ulenspiegel. Qui aime justice me suive. Non point tous, chers et féaux : il en faut vingt seulement, sinon qui garderait le navire ?

Tirez au sort des dés. Vous êtes vingt, venez. Les dés parlent bien. Chaussez vos patins et glissez vers l’étoile Vénus brillant au-dessus de la ferme du traître.

Vous guidant à la claire lumière, venez, les vingt, patinant et glissant, la hache sur l’épaule.

Le vent siffle et chasse devant lui sur la glace de blancs tourbillons de neige. Venez, braves hommes !

Vous ne chantez, ni ne parlez ; vous allez tout droitement, silencieux, vers l’étoile ; vos patins font crier la glace.

Celui qui tombe se relève aussitôt. Nous touchons au rivage : pas une forme humaine sur la neige blanche, pas un oiseau dans l’air glacé. Déchaussez les patins.

Nous voici sur terre, voici les prairies, chaussez derechef vos patins. Nous sommes autour de la ferme, retenant notre souffle.

Ulenspiegel frappe à la porte, des chiens aboient. Il frappe derechef; une fenêtre s’ouvre, et le baes dit, y poussant la tête :

— Qui es-tu ?

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Oui, que voit-on en Flandre, Gueldre, Frise, Hollande, Zélande ? Des Libertins enseignant que toute servitude est contraire à la parole de Dieu. Ils mentent, les puants hérétiques ; il faut se soumettre à la Sainte Mère Église romaine. Et là, dans cette maudite ville d’Anvers, le rendez-vous de toute la chiennaille hérétique du monde, ils ont osé prêcher que nous faisons cuire l’hostie avec de la graisse de chien. Un autre dit, c’est ce gueux assis sur ce pot de nuit, à ce coin de rue : « Il n’y a pas de Dieu ni de vie éternelle ni de résurrection de la chair ni d’éternelle damnation. » « On peut, dit un autre, là-bas, d’une voix pleurarde, on peut baptiser sans sel, ni saindoux, ni salive, sans exorcisme et sans chandelle. » « Il n’y a point de purgatoire, dit un autre. » Il n’y a point de purgatoire, bonnes gens ! Ah ! il vaudrait mieux pour vous avoir commis le péché avec vos mères, vos sœurs et vos filles, que de douter seulement du purgatoire.

« Oui, et ils lèvent le nez devant l’Inquisiteur, le saint homme, oui. Ils sont venus à Belem, près d’ici, à quatre mille calvinistes, avec des hommes armés, des bannières et des tambours. Oui, Et vous sentez d’ici la fumée de leur cuisine. Ils ont pris l’église de Sainte-Catholyne pour la déshonorer, profaner, déconsacrer par leur damnée prédicastrerie.

« Qu’est-ce que cette tolérance impie et scandaleuse ? Par les mille diables d’enfer, catholiques mollasses, pourquoi ne mettez-vous pas aussi les armes à la main ? Vous avez, comme ces damnés calvinistes, cuirasses, lances, hallebardes, épées, bragmarts, arbalètes, couteaux, bâtons, épieux, les fauconneaux et coulevrines de la ville.

« Ils sont pacifiques dites-vous ; ils veulent entendre en toute liberté et tranquillité la parole de Dieu. Ce m’est tout un. Sortez de Bruges ! chassez-moi, tuez-moi, faites-moi sauter tous ces calvinistes hors de l’église. Vous n’êtes point encore partis ! Fi ! vous êtes des poules qui tremblez de peur sur votre fumier ! Je vois le moment où ces damnés calvinistes tambourineront sur le ventre de vos femmes et de vos filles, et vous les laisserez faire, hommes de filasse et de pâte molle. N’allez point là-bas, n’allez point… vous mouillerez vos chausses en la bataille. Fi, Brugeois ! fi, catholiques ! Voilà qui est bien catholicisé, ô couards poltrons ! Honte sur vous, canes et canards, oies et dindes que vous êtes !

« Ne voilà-t-il pas de beaux prédicants, pour que vous alliez en foule écouter les mensonges qu’ils vomissent, pour que les fillettes aillent la nuit à leurs sermons, oui, et pour que dans neuf mois la ville soit pleine de petits Gueux et de petites Gueuses ? Ils étaient quatre là, quatre scandaleux vauriens, qui ont prêché dans le cimetière de l’église. Le premier de ces vauriens, maigre et blême, le laid foirard, était coiffé d’un sale chapeau. Grâce à la coiffe, on ne voyait pas ses oreilles. Qui de vous a vu les oreilles d’un prédicant ? Il était sans chemise, car ses bras nus passaient sans linge hors de son pourpoint. Je l’ai bien vu, quoiqu’il voulût se couvrir d’un sale petit manteau, et j’ai bien vu aussi dans ses grègues de toile noire, à jour comme la flèche de Notre-Dame d’Anvers, le trimballement de ses cloches et battant de nature. L’autre vaurien prêchait en pourpoint sans souliers. Personne n’a vu ses oreilles. Et il dut s’arrêter tout court dans sa prédicastrerie, et les garçonnets et les fillettes de le huer, disant : « You ! you ! il ne sait pas sa leçon. » Le troisième de ces scandaleux vauriens était coiffé d’un sale, vilain petit chapeau, avec une petite plume dessus. On ne lui voyait pas non plus les oreilles. Le quatrième vaurien, Hermanus, mieux accoutré que les autres, doit avoir été marqué deux fois à l’épaule par le bourreau, oui.
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En ce temps-là, les inquisiteurs et théologiens représentèrent pour la deuxième fois à l’empereur Charles :

— Que l’Église se perdait ; que son autorité était méprisée ; que s’il avait remporté tant d’illustres victoires, il le devait aux prières de la catholicité, qui maintenait haute sur son trône l’impériale puissance.

Un archevêque d’Espagne lui demanda que l’on coupât six mille têtes ou que l’on brûlât autant de corps, afin d’extirper aux Pays-Bas la maligne hérésie luthérienne. Sa Sainte Majesté jugea que ce n’était point assez.

Aussi, partout où passait terrifié le pauvre Ulenspiegel, il ne voyait que des têtes sur des poteaux, des jeunes filles mises dans des sacs et jetées toutes vives à la rivière ; des hommes couchés nus sur la roue et frappés à grands coups de barres de fer, des femmes mises dans une fosse, de la terre sur elles, et le bourreau dansant sur leur poitrine pour la leur briser. Mais les confesseurs de ceux et celles qui s’étaient repentis auparavant gagnaient chaque fois douze sols.

Il vit à Louvain, les bourreaux brûler trente luthériens à la fois et allumer le bûcher avec de la poudre à canon. A Limbourg, il vit une famille, hommes et femmes, filles et gendres, marcher au supplice en chantant des psaumes. L’homme, qui était vieux, cria pendant qu’il brûlait.

Et Ulenspiegel, ayant peur et douleur, cheminait sur la pauvre terre.