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HOUELLEBECQ, Michel



Les particules élémentaires

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Je ne sers à rien, dit Bruno avec résignation. Je suis incapable d'élever des porcs. Je n'ai aucune notion sur la fabrication des saucisses, des fourchettes ou des téléphones portables. Tous ces objets qui m'entourent, que j'utilise ou que je dévore, je suis incapable de les produire ; je ne suis même pas capable de comprendre leur processus de production. Si l'industrie devait s'arrêter, si les ingénieurs et techniciens spécialisés venaient à disparaître, je serais incapable d'assurer le moindre redémarrage . Placé en dehors du complexe économique-industriel, je ne serais même pas en mesure d'assurer ma propre survie : je ne saurais comment me nourrir, me vêtir, me protéger des intempéries ; mes compétences techniques personnelles sont largement inférieures à celles de l'homme de Néanderthal.

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Marc ressortit ; dans une boutique proche, il acheta un siège pour bébé. Il rédigea un mot bref à l’intention de Janine, remonta dans sa voiture, assujettit l’enfant sur le siège et démarra en direction du Nord. À la hauteur de Valence, il bifurqua sur le Massif central. La nuit tombait. De temps en temps, entre deux virages, il jetait un regard à son fils qui s’assoupissait à l’arrière ; il se sentait envahi par une émotion étrange.

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Pendant plusieurs jours Michel garda la photo à portée de la main, appuyée à sa lampe de chevet. Le temps est un mystère banal, et tout était dans l’ordre, essayait-il de se dire ; le regard s’éteint, la joie et la confiance disparaissent. Allongé sur son matelas Bultex, il s’exerçait sans succès à l’impermanence. Le front de l’enfant était marqué par une petite dépression ronde – cicatrice de varicelle ; cette cicatrice avait traversé les années. Où se trouvait la vérité ? La chaleur de midi emplissait la pièce.

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Il n’avait jamais su où aboutissait ce vide-ordures à l’ouverture exiguë (mais suffisante pour contenir le corps d’un canari). Cependant il rêva de poubelles gigantesques, remplies de filtres à café, de raviolis en sauce et d’organes sexuels tranchés. Des vers géants, aussi gros que l’oiseau, armés de becs, attaquaient son cadavre. Ils arrachaient ses pattes, déchiquetaient ses intestins, crevaient ses globes oculaires. Il se redressa dans la nuit en tremblant ; il était à peine une heure et demie. Il avala trois Xanax. C’est ainsi que se termina sa première soirée de liberté.

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La nuit était tombée ; Michel récupéra le petit animal qui tremblait de froid et de peur, blotti contre la paroi de béton. À plusieurs reprises, généralement en sortant ses poubelles, il croisa de nouveau la rédactrice. Elle hochait la tête, probablement en signe de reconnaissance ; il hochait de son côté. Somme toute, l’incident lui avait permis d’établir une relation de voisinage, en cela, c’était bien.

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La carte et le territoire

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Jeff Koons venait de se lever de son siège, les bras lancés en avant dans un élan d’enthousiasme. Assis en face de lui sur un canapé de cuir blanc partiellement recouvert de soieries, un peu tassé sur lui-même, Damien Hirst semblait sur le point d’émettre une objection ; son visage était rougeaud, morose. Tous deux étaient vêtus d’un costume noir – celui de Koons, à fines rayures – d’une chemise blanche et d’une cravate noire. Entre les deux hommes, sur la table basse, était posée une corbeille de fruits confits à laquelle ni l’un ni l’autre ne prêtait aucune attention ; Hirst buvait une Budweiser Light. Derrière eux, une baie vitrée ouvrait sur un paysage d’immeubles élevés qui formaient un enchevêtrement babylonien de polygones gigantesques, jusqu’aux confins de l’horizon ; la nuit était lumineuse, l’air d’une limpidité absolue. On aurait pu se trouver au Qatar, ou à Dubai; la décoration de la chambre était en réalité inspirée par une photographie publicitaire, tirée d’une publication de luxe allemande, de l’hôtel Emirates d’Abu Dhabi.

Le front de Jeff Koons était légèrement luisant; Jed l’estompa à la brosse, se recula de trois pas. Il y avait décidément un problème avec Koons. Hirst était au fond facile à saisir : on pouvait le faire brutal, cynique, genre ” je chie sur vous du haut de mon fric ” ; on pouvait aussi le faire artiste révolté (mais quand même riche) poursuivant un travail angoissé sur la mort ; il y avait enfin dans son visage quelque chose de sanguin et de lourd, typiquement anglais, qui le rapprochait d’un fan de base d’Arsenal. En somme il y avait différents aspects, mais que l’on pouvait combiner dans le portrait cohérent, représentable, d’un artiste britannique typique de sa génération. Alors que Koons semblait porter en lui quelque chose de double, comme une contradiction insurmontable entre la rouerie ordinaire du technico-commercial et l’exaltation de l’ascète. Cela faisait déjà trois semaines que Jed retouchait l’expression de Koons se levant de son siège, les bras lancés en avant dans un élan d’enthousiasme comme s’il tentait de convaincre Hirst ; c’était aussi difficile que de peindre un pornographe mormon.

Il avait des photographies de Koons seul, en compagnie de Roman Abramovitch, Madonna, Barack Obama, Bono, Warren Buffett, Bill Gates… Aucune ne parvenait à exprimer quoi que ce soit de la personnalité de Koons, à dépasser cette apparence de vendeur de décapotables Chevrolet qu’il avait choisi d’arborer face au monde, c’était exaspérant, depuis longtemps d’ailleurs les photographes exaspéraient Jed, en particulier les grands photographes, avec leur prétention de révéler dans leurs clichés la vérité de leurs modèles ; ils ne révélaient rien du tout, ils se contentaient de se placer devant vous et de déclencher le moteur de leur appareil pour prendre des centaines de clichés au petit bonheur en poussant des gloussements, et plus tard ils choisissaient les moins mauvais de la série, voilà comment ils procédaient, sans exception, tous ces soi-disant grands photographes, Jed en connaissait quelques-uns personnellement et n’avait pour eux que mépris, il les considérait tous autant qu’ils étaient comme à peu près aussi créatifs qu’un Photomaton.

Dans la cuisine, quelques pas derrière lui, le chauffe-eau émit une succession de claquements secs. Il se figea, tétanisé. On était déjà le 15 décembre.

Un an auparavant, à peu près à la même date, son chauffe-eau avait émis la même succession de claquements, avant de s’arrêter tout à fait. En quelques heures, la température dans l’atelier était tombée à 3 °C. Il avait réussi à dormir un peu, à s’assoupir plutôt, par brèves périodes. Vers six heures du matin, il avait utilisé les derniers litres du ballon d’eau chaude pour une toilette sommaire, puis s’était préparé un café en attendant l’employé de Plomberie en général – ils avaient promis d’envoyer quelqu’un dès les premières heures de la matinée.

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Soumission
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Seule la littérature peut vous permettre d'entrer en contact avec l'esprit d'un mort, de manière plus directe, plus complète et plus profonde que ne le ferait même la conversation avec un ami.

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Autant que la littérature, la musique peut déterminer un bouleversement, un renversement émotif; une tristesse ou une extase absolues ; autant que la littérature, la peinture peut générer un émerveillement, un regard neuf posé sur le monde. Mais seule la littérature peut vous donner cette sensation de contact avec un autre esprit humain, avec l'intégralité de cet esprit, ses faiblesses et ses grandeurs, ses limitations, ses petitesses, ses idées fixes, ses croyances ; avec tout ce qui l'émeut, l'intéresse, l'excite ou lui répugne.

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- La Fraternité Musulmane est un parti spécial, vous savez. (...) Pour eux l'économie et la géopolitique ne sont que de la poudre aux yeux : Celui qui contrôle les enfants contrôle le futur, point final. Alors le seul point capital, le seul point sur lequel ils veulent absolument avoir satisfaction, c'est l'éducation des enfants. (...) Chaque enfant français doit avoir la possibilité de bénéficier, du début à la fin de sa scolarité, d'un enseignement islamique.

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Selon le modèle amoureux prévalant durant les années de ma jeunesse (et rien ne me laissait penser que les choses aient significativement changé), les jeunes gens, après une brève période de vagabondage sexuel correspondant à la préadolescence, étaient supposés s'engager dans des relations amoureuses, exclusives, assorties d'une monogamie stricte, où entraient en jeu des activités non seulement sexuelles mais aussi sociales (sorties, week-ends, vacances). Ces relations n'avaient cependant rien de définitif, mais devaient être considérées comme autant d'apprentissages de la relation amoureuse, en quelque sorte comme des "stages" (dont la pratique se généralisait par ailleurs sur le plan professionnel en tant que préalable au premier emploi). Des relations amoureuses de durée variable (la durée d'un an que j'avais pour ma part observée pouvait être considérée comme acceptable), en nombre variable (une moyenne de dix à vingt apparaissant comme une approximation raisonnable), étaient censées ….

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Autant que la littérature, la musique peut déterminer un bouleversement, un renversement émotif; une tristesse ou une extase absolues ; autant que la littérature, la peinture peut générer un émerveillement, un regard neuf posé sur le monde. Mais seule la littérature peut vous donner cette sensation de contact avec un autre esprit humain, avec l'intégralité de cet esprit, ses faiblesses et ses grandeurs, ses limitations, ses petitesses, ses idées fixes, ses croyances ; avec tout ce qui l'émeut, l'intéresse, l'excite ou lui répugne.

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De l'autre côté du couloir, un homme d'affaires arabe d'une cinquantaine d'années, vêtu d'une longue djellaba blanche et d'un keffieh également blanc, qui devait venir de Bordeaux, avait étalé plusieurs dossiers à côté de son ordinateur sur les tablettes à sa disposition. Face à lui, deux jeunes filles à peine sorties de l'adolescence — sans doute ses épouses — avaient fait une razzia de confiseries et de magazines au 'Relay'. Elles étaient vives et rieuses, portaient de longues robes et des voiles multicolores.

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Vêtues pendant la journée d'impénétrables burqas noires, les riches Saoudiennes se transformaient le soir en oiseaux de paradis, se paraient de guêpières, de soutiens-gorge ajourés, de strings ornés de dentelles multicolores et de pierreries ; exactement l'inverse des Occidentales, classe et sexy pendant la journée parce que leur statut social était en jeu, qui s'affaissaient le soir en rentrant chez elles, abdiquant avec épuisement toute perspective de séduction, revêtant des tenues décontractées et informes.

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Pendant toutes les années de ma triste jeunesse, Huysmans demeura pour moi un compagnon, un ami fidèle; jamais je n’éprouvai de doute, jamais je ne fus tenté d’abandonner, ni de m’orienter vers un autre sujet; puis, une après-midi de juin 2007, après avoir longtemps attendu, après avoir tergiversé autant et même un peu plus qu’il n’était admissible, je soutins devant le jury de l’université Paris IV – Sorbonne ma thèse de doctorat : Joris-Karl Huysmans, ou la sortie du tunnel. Dès le lendemain matin (ou peut-être dès le soir même, je ne peux pas l’assurer, le soir de ma soutenance fut solitaire, et très alcoolisée), je compris qu’une partie de ma vie venait de s’achever, et que c’était probablement la meilleure.



Gedurende alle jaren van mijn naargeestige jeugd bleef Huysmans voor mij een metgezel, een trouwe vriend; nooit voelde ik twijfel, nooit overwoog ik op te geven of me op een ander onderwerp te richten. Toen, op een namiddag in juni 2007, na lang te hebben gewacht en al even lang te hebben getreuzeld, wat langer zelfs dan toelaatbaar was, verdedigde ik voor de jury van de universiteit Paris IV-Sorbonne mijn proefschrift: Joris- Karl Huysmans, of het einde van de tunnel. Meteen de volgende ochtend (of misschien dezelfde avond nog, dat kan ik niet met zekerheid zeggen, de avond van mijn promotie was eenzaam en erg alcoholisch) begreep ik dat een deel van mijn leven ten einde was, en waarschijnlijk het beste deel.



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Datzelfde geldt in onze nog altijd westerse en sociaaldemocratische samenlevingen voor iedereen die klaar is met zijn studie, maar de meeste mensen beseffen het niet, of niet meteen, verblind als ze zijn door de drang naar geld, of misschien naar consumptie bij de primitiefsten, degenen die het sterkst verslaafd zijn geraakt aan bepaalde producten (zij vormen een minderheid, de meesten zijn bedachtzamer en bedaarder en raken domweg gefascineerd door geld, die 'onvermoeibare Proteus'), en nog meer verblind door de drang om zich te bewijzen, een benijdenswaardige sociale positie te verwerven in een wereld waarvan ze aannemen en hopen dat die competitief is, daartoe geprikkeld door hun verafgoding van wisselende iconen: sportlieden, mode. of websiteontwerpers, acteurs en modellen.

Om diverse psychologische redenen die ik niet kan en niet wil analyseren, week ik vrij ver van een dergelijk patroon af. Op 1 april 1866, toen hij achttien jaar oud was, begon Joris-Karl Huysmans zijn carriere als ambtenaar zesde klas bij het ministerie van Binnenlandse Zaken en Eredienst. In 1874 bracht hij in eigen beheer een eerste bundel prozagedichten uit, Le drageoir à épices, die weinig recensies kreeg, afgezien van een bijzonder vriendschappelijk artikel van Theodore de Banville. Zijn debuut in het bestaan had niets opzienbarends, zoveel moge duidelijk zijn.

Zijn ambtelijke leven verstreek, en ook zijn leven in het algemeen. Op 3 september 1893 werd hem het Legioen van Eer toegekend voor zijn verdiensten binnen het overheidsapparaat. In 1898 ging hij met pensioen, toen hij - na verrekening van de periodes van buitengewoon verlof - zijn reglementaire dertig jaar dienst erop had zitten.
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Vertaling Martin DE HAAN



La possibilité d’une île

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Lorsque la sexualité disparaît, c'est le corps de l'autre qui apparaît, dans sa présence vaguement hostile; ce sont les bruits, les mouvements, les odeurs; et la présence même de ce corps qu'on ne peut plus toucher, ni sacrifier par le contact, devient peu à peu une gêne; tout cela, malheureusement est connu.

La disparition de la tendresse suit toujours de près celle de l'érotisme.

Il n'y a pas de relation épurée, d'union supérieure des âmes, ni quoi que ce soit qui puisse y ressembler, ou même l'évoquer sur un mode allusif.

Quand l'amour physique disparaît, tout disparaît; un agacement morne, sans profondeur vient remplir la succession des jours.

Et sur l'amour physique, je ne me faisais guère d'illusions. Jeunesse, beauté, force : les critères de l'amour physique sont exactement les mêmes que ceux du nazisme. En résumé, j'étais dans un beau merdier.

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Plateforme
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Entre nous, ce n’était pas facile. Elle avait connu les organes sexuels de mon père, ce qui tendait à créer une intimité un peu déplacée. Tout cela était globalement surprenant : elle avait l’air d’une fille sérieuse, et mon père n’avait rien d’un séducteur. Il devait quand même posséder certains traits, certaines caractéristiques attachantes que je n’avais pas su voir ; j’avais même du mal, en réalité, à me souvenir des traits de son visage. Les hommes vivent les uns à côté des autres comme des bœufs ; c’est tout juste s’ils parviennent, de temps en temps, à partager une bouteille d’alcool

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