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VERHAEREN, Emile


Au bord du quai


Et qu'importe d'où sont venus ceux qui s'en vont,

S'ils entendent toujours un cri profond

Au carrefour des doutes !

Mon corps est lourd, mon corps est las,

Je veux rester, je ne peux pas ;

L'âpre univers est un tissu de routes

Tramé de vent et de lumière ;

Mieux vaut partir, sans aboutir,

Que de s'asseoir, même vainqueur, le soir,

Devant son oeuvre coutumière,

Avec, en son coeur morne, une vie

Qui cesse de bondir au-delà de la vie.


Et maintenant que sont tombés les hauts feuillages

Et maintenant que sont tombés les hauts feuillages

Qui tenaient le jardin sous leur ombre abrité,

On voit, à travers le branchage à nu, monter

Là-bas, vers l'horizon, les toits des vieux villages.

Tant que l'été darda sa joie, aucun de nous

Ne les a vus groupés non loin de notre porte

Mais aujourd'hui que fleurs et que feuilles sont mortes

Nous y songeons souvent avec des pensers doux.

D'autres gens vivent là, entre des murs de pierre,

Derrière un seuil usé que protège un auvent,

N'ayant pour seuls amis que la pluie et le vent

Et la lampe dont luit l'amicale lumière,

Dans l'ombre, au soir tombant, quand s'éveille le feu

Et que se tait l'horloge où le temps se balance,

Autant que nous, sans doute, ils aiment le silence

Pour se sentir penser au travers de leurs yeux.

Rien ne trouble ni pour eux ni pour nous ces heures

De profonde et tranquille et tendre intimité

Où l'on bénit l'instant qui fut d'avoir été

Et dont celle qui vient est toujours la meilleure.

Dites, comme eux aussi serrent l'ancien bonheur

Fait de peine et de joie entre leurs mains qui tremblent

Ils connaissent leurs corps qui ont vieilli ensemble

Et leurs regards usés par les mêmes douleurs.

Les roses de leur vie, ils les aiment fanées

Avec leur gloire morte et leur dernier parfum

Et le lourd souvenir de leur éclat défunt

Se frippant, feuille à feuille, au jardin des années.

Contre le noir hiver ainsi que des reclus

Ils se tiennent blottis dans leur ferveur humaine

Et rien ne les abat et rien ne les amène

A se plaindre des jours qu'ils ne possèdent plus.

Oh ! les tranquilles gens au fond des vieux villages !

Dites, les sentons-nous voisins de notre coeur !

Et combien, dans leurs yeux, retrouvons-nous nos pleurs

Et notre force et notre ardeur dans leur courage !

Ils sont là, sous leur toit, assis autour des feux

Ou s'attardant parfois au bord de leur fenêtre,

Et, par ce soir de vent ample et flottant, peut-être

Ont-ils pensé de nous ce que nous pensons d'eux.


La pluie

Longue comme des fils sans fin, la longue pluie

Interminablement, à travers le jour gris,

Ligne les carreaux verts avec ses longs fils gris,

Infiniment, la pluie,

La longue pluie,

La pluie.

Elle s'effile ainsi, depuis hier soir,

Des haillons mous qui pendent,

Au ciel maussade et noir.

Elle s'étire, patiente et lente,

Sur les chemins, depuis hier soir,

Sur les chemins et les venelles,

Continuelle.

Au long des lieues,

Qui vont des champs vers les banlieues,

Par les routes interminablement courbées,

Passent, peinant, suant, fumant,

En un profil d'enterrement,

Les attelages, bâches bombées ;

Dans les ornières régulières

Parallèles si longuement

Qu'elles semblent, la nuit, se joindre au firmament,

L'eau dégoutte, pendant des heures ;

Et les arbres pleurent et les demeures,

Mouillés qu'ils sont de longue pluie,

Tenacement, indéfinie.

Les rivières, à travers leurs digues pourries,

Se dégonflent sur les prairies,

Où flotte au loin du foin noyé ;

Le vent gifle aulnes et noyers ;

Sinistrement, dans l'eau jusqu'à mi-corps,

De grands boeufs noirs beuglent vers les cieux tors ;

Le soir approche, avec ses ombres,

Dont les plaines et les taillis s'encombrent,

Et c'est toujours la pluie

La longue pluie

Fine et dense, comme la suie.

La longue pluie,

La pluie - et ses fils identiques

Et ses ongles systématiques

Tissent le vêtement,

Maille à maille, de dénûment,

Pour les maisons et les enclos

Des villages gris et vieillots :

Linges et chapelets de loques

Qui s'effiloquent,

Au long de bâtons droits ;

Bleus colombiers collés au toit ;

Carreaux, avec, sur leur vitre sinistre,

Un emplâtre de papier bistre ;

Logis dont les gouttières régulières

Forment des croix sur des pignons de pierre ;

Moulins plantés uniformes et mornes,

Sur leur butte, comme des cornes

Clochers et chapelles voisines,

La pluie,

La longue pluie,

Pendant l'hiver, les assassine.

La pluie,

La longue pluie, avec ses longs fils gris.

Avec ses cheveux d'eau, avec ses rides,

La longue pluie

Des vieux pays,

Eternelle et torpide !


Chaque heure, où je songe à ta bonté

Chaque heure, où je songe à ta bonté
Si simplement profonde,
Je me confonds en prières vers toi.

Je suis venu si tard
Vers la douceur de ton regard,
Et de si loin vers tes deux mains tendues,
Tranquillement, par à travers les étendues!

J'avais en moi tant de rouille tenace
Qui me rongeait à dents rapaces,
La confiance
J'étais si lourd, j'étais si las
J'étais si vieux de méfiance,
J'étais si lourd, j'étais si las
Du vain chemin de tous mes pas.

Je méritais si peu la merveilleuse joie
De voir tes pieds illuminer ma voie,
Que j'en reste tremblant encore et presque en pleurs
Et humble à tout jamais, en face du bonheur.


Le passeur d'eau

Le passeur d'eau, les mains aux rames,
A contre flot, depuis longtemps,
Luttait, un roseau vert entre les dents.

Mais celle hélas! Qui le hélait
Au-delà des vagues, là-bas,
Toujours plus loin, par au-delà des vagues,
Parmi les brumes reculait.

Les fenêtres, avec leurs yeux,
Et le cadran des tours, sur le rivage
Le regardaient peiner et s'acharner
De tout son corps ployé en deux
Sur les vagues sauvages.

Une rame soudain cassa
Que le courant chassa,
A flots rapides, vers la mer.

Celle là-bas qui le hélait
Dans les brumes et dans le vent, semblait
Tordre plus follement les bras,
Vers celui qui n'approchait pas.

Le passeur d'eau, avec la rame survivante,
Se prit à travailler si fort
Que tout son corps craqua d'efforts
Et que son coeur trembla de fièvre et d'épouvante.

D'un coup brusque, le gouvernail cassa
Et le courant chassa
Ce haillon morne, vers la mer.

Les fenêtres, sur le rivage,
Comme des yeux grands et fiévreux
Et les cadrans des tours, ces veuves
Droites, de mille en mille, au bord des fleuves,
Suivaient, obstinément,
Cet homme fou, en son entêtement
A prolonger son fol voyage.

Celle là-bas qui le hélait,
Dans les brumes, hurlait, hurlait,
La tête effrayamment tendue
Vers l'inconnu de l'étendue.

Le passeur d'eau, comme quelqu'un d'airain,
Planté dans la tempête blême
Avec l'unique rame, entre ses mains,
Battait les flots, mordait les flots quand même.
Ses vieux regards d'illuminé
Fouillaient l'espace halluciné
D'où lui venait toujours la voix
Lamentable, sous les cieux froids.

La rame dernière cassa,
Que le courant chassa
Comme une paille, vers la mer.
Le passeur d'eau, les bras tombants,
S'affaissa morne sur son banc,
Les reins rompus de vains efforts,
Un choc heurta sa barque à la dérive,
Il regarda, derrière lui, la rive :
Il n'avait pas quitté le bord.

Les fenêtres et les cadrans,
Avec des yeux fixes et grands
Constatèrent la fin de son ardeur ;
Mais le tenace et vieux passeur
Garda quand même encore, pour Dieu sait quand,
Le roseau vert entre ses dents.


L'Escaut

Et celui-ci puissant, compact, pâle et vermeil,

Remue, en ses mains d'eau, du gel et du soleil ;

Et celui-là étale, entre ses rives brunes,

Un jardin sombre et clair pour les jeux de la lune ;

Et cet autre se jette à travers le désert,

Pour suspendre ses flots aux lèvres de la mer

Et tel autre, dont les lueurs percent les brumes

Et tout à coup s'allument,

Figure un Wahallah de verre et d'or,

Où des gnomes velus gardent les vieux trésors.

En Touraine, tel fleuve est un manteau de gloire.

Leurs noms ? L'Oural, l'Oder, le Nil, le Rhin, la Loire.

Gestes de Dieux, cris de héros, marche de Rois,

Vous les solennisez du bruit de vos exploits.

Leurs bords sont grands de votre orgueil ; des palais vastes

Y soulèvent jusques aux nuages leur faste.

Tous sont guerriers : des couronnes cruelles

S'y reflètent - tours, burgs, donjons et citadelles -

Dont les grands murs unis sont pareils aux linceuls.

Il n'est qu'un fleuve, un seul,

Qui mêle au déploiement de ses méandres

Mieux que de la grandeur et de la cruauté,

Et celui-là se voue au peuple - et aux cités

Où vit, travaille et se redresse encor, la Flandre !

Tu es doux ou rugueux, paisible ou arrogant,

Escaut des Nords - vagues pâles et verts rivages -

Route du vent et du soleil, cirque sauvage

Où se cabre l'étalon noir des ouragans,

Où l'hiver blanc s'accoude à des glaçons torpides,

Où l'été luit dans l'or des facettes rapides

Que remuaient les bras nerveux de tes courants.

T'ai-je adoré durant ma prime enfance !

Surtout alors qu'on me faisait défense

De manier

Voile ou rames de marinier,

Et de rôder parmi tes barques mal gardées.

Les plus belles idées

Qui réchauffent mon front,

Tu me les as données :

Ce qu'est l'espace immense et l'horizon profond,

Ce qu'est le temps et ses heures bien mesurées,

Au va-et-vient de tes marées,

Je l'ai appris par ta grandeur.

Mes yeux ont pu cueillir les fleurs trémières,

Des plus rouges lumières,

Dans les plaines de ta splendeur.

Tes brouillards roux et farouches furent les tentes

Où s'abrita la douleur haletante

Dont j'ai longtemps, pour ma gloire, souffert ;

Tes flots ont ameuté, de leurs rythmes, mes vers ;

Tu m'as pétri le corps, tu m'as exalté l'âme ;

Tes tempêtes, tes vents, tes courants forts, tes flammes,

Ont traversé comme un crible, ma chair ;

Tu m'as trempé, tel un acier qu'on forge,

Mon être est tien, et quand ma voix

Te nomme, un brusque et violent émoi

M'angoisse et me serre la gorge.

Escaut,

Sauvage et bel Escaut,

Tout l'incendie

De ma jeunesse endurante et brandie,

Tu l'as épanoui :

Aussi,

Le jour que m'abattra le sort,

C'est dans ton sol, c'est sur tes bords,

Qu'on cachera mon corps,

Pour te sentir, même à travers la mort, encor !


La Lys

Lys tranquille, Lys douce et lente
Dont le vent berce, aux bords, les herbes et les plantes,
Vous entourez nos champs et nos hameaux, là-bas,
De mille et mille méandres,
Pour mieux tenir serrée, entre vos bras,
La Flandre.

Et vous allez et revenez,
Sans angoisse et sans marée,
Automne, hiver, été, printemps ;
Et vous avez toujours le temps,
Comme les gens de nos contrées.


Et votre cours s'en va vers les pauvres maisons
Et les hauts clochers blancs, dont les quatre abat-sons
Jettent vers le jour proche,
Chaque matin, la voix des cloches ;
Et les fermes et les jardins et les prés roux,
Dont vous baignez le bout,
Possèdent tous, pour venir jusqu'à vous,

Un escalier fait dans la terre ;
Et servantes et lavandières
En descendent les vacillants degrés de pierre,
Et l'on entend leurs voix chanter de clos en clos,
Et retentir, soudain, dans les hameaux,
L'écho,
Quand le bruit flasque et reversé de seaux
Tombe dans l'eau.

Sur vos digues, tranquillement, au pied des saules,
Un vieux pêcheur têtu maintient, droite, sa gaule,
Bâton d'ombre, fixe et mouvant, sur les flots clairs ;
Des canards blancs, au bec jaune et lustré, s'avancent,
Voguent et tout à coup happent les cressons verts
Qui décorent les bords sinueux de vos anses.

Et de rares chalands passent en vos lueurs,
De lents et lourds chalands traînés par les haleurs,
Dont la corde parfois à vos buissons s'accroche,
Tandis qu'au gouvernail, qu'il manoeuvre des reins,
Nonchalamment, la pipe aux dents, les mains en poches,
Le batelier s'appuie et fredonne un refrain.

Lys tranquille et familiale,
On vous adore au fond des bourgs et des hameaux ;
Vous reflétez leurs deuils et côtoyez leurs maux,
Tout comme, aux temps joyeux, vous mirez dans vos eaux
Les cortèges, les guirlandes et les drapeaux
Des kermesses paroissiales.

Et tout au loin, là-bas, entre Deynze et Courtrai,
Avec vos bras, vos poings, vos mains et vos doigts d'onde
Vous rouissez patiemment le lin sacré,
Vous, la plus souple ouvrière qui soit au monde ;
Et votre obscur labeur est si mystérieux,
Au fond du lourd limon, de la vase et des cendres,
Que nulle part ailleurs, sous la clarté des cieux
Ô Lys ! toile n'est blanche autant qu'en Flandre.

Et vous groupez à vos côtés les humbles gens
Qui travaillent gaîment sur leurs métiers agiles,
Les fins tissus plus clairs que la neige et l'argent ;
Le tisserand, penché vers ses trames fragiles
Renoue adroitement les fils rompus et tors
Et le soleil qui glisse entre eux sa clarté nette,
Frappant le va-et-vient ailé de la navette,
La transforme au passage en brusque insecte d'or.

Même aux jours noirs de deuil, de péril et de guerre,
Vous vous fîtes, Ô Lys, la sûre auxiliaire
Des vieux bourgeois flamands contre le roi français :
Vos eaux, pour les sauver inondèrent la plaine,
Et l'armée enlisa sa vengeance et sa haine
Dans le piège fangeux de vos marais secrets.

Ainsi, Lys héroïque, utile, aimante et sage
Comme un mouvant bienfait vous frôlez les maisons,
Et vous vous attardez, en votre long voyage
Pour n'oublier personne au fond des horizons.


Les villages

De lieue en lieue avec leurs murs et leurs toits rouges,

Ils se mirent depuis des siècles dans l’Escaut ;

Au moindre vent qui vient des nuages, là-haut,

Mille coqs d’or, sur les clochers, luisent et bougent.

C’est là que vit et bat, parmi les champs féconds,

Le très vieux cœur de Flandre au pouls massif et rude ;

Que les petites gens tassent leurs habitudes

Et font tranquillement les besognes qu’ils font.

À l’établi, dans l’atelier aux vitres vertes,

Œuvre le menuisier, travaille le charron ;

Le front doré par les brasiers, le forgeron

Happe les fers rougis dans sa tenaille ouverte.

On achète, dans la boutique où l’on vend tout,

Des épices, des clous, des chandelles, des stores,

Et les humbles cotons, aux fleurs multicolores,

Qu’on mesure avec l’aune et qu’on paye en gros sous.

Près de la digue en fleurs et en verdure, au centre

De son hangar humide et bas, le vieux vannier,

Entre ses deux genoux, fait virer ses paniers,

Dont un dessin d’osier orne gaîment les ventres.

Là-bas, dans le matin, au pied d’un mur vermeil,

Le lent cordier, courbant le front, ployant le buste,

Laisse d’entre ses doigts filtrer le chanvre fruste

Et la corde qu’il tord joue avec le soleil.

Et ci et là, le long des routes des villages,

Par où passent, à charrois pleins, les fumiers saurs,

Voici les gars, debout dans la paille et dans l’or,

Fouettant vers les lointains leurs sonnants attelages.

Et ce travail profond qui va fouillant l’humus,

Et qui peuple les cours et les ateliers sombres,

Illumine la Flandre avec ses mains sans nombre

Et ses signes de croix, quand sonne l’Angélus