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DESCHAMPS, Eustache


Virelai d’une pucelle

Suis-je, suis-je, suis-je belle?

Il me semble, à mon avis,

Que j'ai beau front et doux vis

Et la bouche vermeillette:

Dites-moi si je suis belle.


J'ai verts yeux, petits sourcils,

Le chef blond, le nez traitis,

Rond menton, blanche gorgette:

Suis-je, suis-je, suis-je belle.


J'ai durs seins et haut assis,

Longs bras, grêles doigts aussi,

Et, par le faux, suis grêlette:

Dites-moi si je suis belle.


J'ai de bons reins, ce m'est vis,

Bon dos, Bon cul de Paris,

Cuisses et jambes bien faites:

Suis-je, suis-je, suis-je belle?


J'ai pieds rondelets et petits,

Bien chaussants et beaux habits,

Je suis gaie et folliette:

Dites-moi si je suis belle.


J'ai manteaux fourrés de gris,

J'ai chapeaux, j'ai beaux profits,

Et d'argent mainte épinglette:

Suis-je, suis-je, suis-je belle?


J'ai draps de soie et tapis,

J'ai draps d'or et blancs et bis,

J'ai mainte bonne chosette:

Dites-moi si je suis belle.


Que quinze ans n'ai, je vous dis,

Moult est mon trésor joli,

J'en garderai la clavette:

Suis-je, suis-je, suis-je belle?


Bien devra être hardi

Cil qui sera mon ami,

Qui aura telle demoiselle:

Dites-moi si je suis belle.


Et, par Dieu, je lui plévis

Que très loyal, si je vis,

Lui serai, si ne chancelle:

Suis-je, suis-je, suis-je belle?


Si courtois est et gentil,

Vaillant, adroit, bien appris,

Il gagnera sa querelle:

Dites-moi si je suis belle.


C'est un mondain paradis

Que d'avoir dame toudis

Ainsi fraîche, ainsi nouvelle:

Suis-je, suis-je, suis-je belle?


Entre vous, accouardis,

Pensez à ce que je dis.

Ci finit ma chansonnette:

Suis-je, suis-je, suis-je belle?


Virelai sur la tristesse du temps présent


Je ne vois ami n'amie

Ni personne qui bien die;

Toute liesse défaut,

Tous coeurs ont pros par assaut

Tristesse et mélancolie.


Aujourd'hui n'est âme lie,

On ne chante n'esbanie,

Chacun cuide avoir défaut;

Li uns a sur l'autre envie

Et médit par jonglerie,

Toute loyauté défaut;


Honneur, amour, courtoisie,

Pitié, largesse est périe,

Mais convoitise est en haut

Qui fait de chacun versaut,

Dont joie est anéantie:

Je ne vois ami n'amie.


Trop règne dolente vie;

Cet âge ne durra mie,

Car d'honneur nul ne chaut;

Connaissance est endormie

Vaillance n'est à demie

Connue ni mise en haut.


Loyauté, sens, prud'hommie

Ni bonté n'est remerie.

On lève ce qui ne vaut,

Et ainsi tout perdre faut,

Par non sens et par folie.

Je ne vois amie n'ami.


PLAINTES D’AMOUREUX

Nul homm’ ne peut souffrir plus de tourment

Que j’ai pour vous, chère dame honorée,

Qui chaque jour êtes en ma pensée ;

Si il vous plaît, je vous dirai comment,

Car loin de vous ai vie désespérée :

Nul homm’ ne peut souffrir plus de tourment

Que j’ai pour vous, chère dame honorée,

Mais Faux-Rapport vous a dit faussement

Que j’aime ailleurs ; C’est fausseté prouvée ;

Je n’aim’ fors vous, et sachez, belle née,

Nul homm’ ne peut souffrir plus de tourment

Que j’ai pour vous, chère dame honorée,

Qui chaque jour êtes en ma pensée.


Je deviens courbes et boussu

Je deviens courbes et bossu,

J’ois très dur, ma vie décline,

Je perds mes cheveux par dessus,

Je flue en chacune narine,

J’ai grand douleur en la poitrine,

Mes membres sens jà tous trembler,

Je suis très hâtif à parler,

Impatient ; Dédain me mord ;

Sans conduit ne sais mais aller :

Ce sont les signes de la mort.

Convoiteux suis, blanc et chenu,

Échard, courrouceux ; j’adevine

Ce qui n’est pas, et loue plus

Le temps passé que la doctrine

Du temps présent ; mon corps se mine ;

Je vois envis rire et jouer,

J’ai grand plaisir à grommeler,

Car le temps passé me remord ;

Toujours veuil jeunesse blâmer :

Ce sont les signes de la mort.

Mes dents sont longs, faibles, aigus,

Jaunes, flairant comme sentine ;

Tous mes corps est froids devenus,

Maigres et secs ; par médecine

Vivre me faut ; chair ni cuisine

Ne puis qu’à grand peine avaler ;

Des jeünes me faut baller,

Mon corps toudis sommeille ou dort,

Et ne veuil que boire et humer :

Ce sont les signes de la mort.

Prince, encor je veuil ci ajouter

Soixante ans, pour mieux conforter

Ma vieillesse qui me nuit fort,

Quand ceux qui me doivent aimer

Me souhaitent jà outre mer :

Ce sont les signes de la mort.


BALLADE DE LA VIE DOLENTE

Je hais mes jours et ma vië dolente,

Et si maudis l’heure que je fus né,

Et à la mort humblement me présente

Pour les tourments dont je suis fortuné.

Je hais ma conception

Et si maudis la constellation

Où Fortune me fit naître premier,

Quand je me vois de tous maux parsonnier.

Car pauvreté chacun jour me tourmente :

Par son fait suis haï-z et diffamé ;

Chacun me fuit, ne nul ne me parente,

Les riches vois trop bien emparentés ;

Ceux ont indignation

De moi vëoir, de qui création

Je suis extrait, si suis plus bas que biers,

Quand je me vois de tous maux parsonnier.

Hélas ! il n’est nul, tant sage se sente,

Si riche n’est, qui jà soit honoré.

Mais d’un homme à trois cents livres de rente,

Tant soit cocart, chacun sera paré

En dissimulation

De lui faire grand inclination.

Or suis pauvre, je vi à grand danger

Quand je me vois de tous maux parsonnier.