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SULLY PRUDHOMME, René-François


L'automne


L'azur n'est plus égal comme un rideau sans pli.

La feuille, à tout moment, tressaille, vole et tombe ;

Au bois, dans les sentiers où le taillis surplombe,

Les taches de soleil, plus larges, ont pâli.


Mais l'oeuvre de la sève est partout accompli :

La grappe autour du cep se colore et se bombe,

Dans le verger la branche au poids des fruits succombe,

Et l'été meurt, content de son devoir rempli.


Dans l'été de ta vie enrichis-en l'automne ;

Ô mortel, sois docile à l'exemple que donne,

Depuis des milliers d'ans, la terre au genre humain ;


Vois : le front, lisse hier, n'est déjà plus sans rides,

Et les cheveux épais seront rares demain :

Fuis la honte et l'horreur de vieillir les mains vides.


Le vase brisé


Le vase où meurt cette verveine

D’un coup d’éventail fut fêlé ;

Le coup dut effleurer à peine :

Aucun bruit ne l’a révélé.


Mais la légère meurtrissure,

Mordant le cristal chaque jour,

D’une marche invisible et sûre

En a fait lentement le tour.


Son eau fraîche a fui goutte à goutte,

Le suc des fleurs s’est épuisé ;

Personne encore ne s’en doute ;

N’y touchez pas, il est brisé.


Souvent aussi la main qu’on aime,

Effleurant le coeur, le meurtrit ;

Puis le coeur se fend de lui-même,

La fleur de son amour périt ;


Toujours intact aux yeux du monde,

Il sent croître et pleurer tout bas

Sa blessure fine et profonde ;

Il est brisé, n’y touchez pas.


Ce qui dure

Le présent se fait vide et triste,

Ô mon amie, autour de nous ;

Combien peu de passé subsiste !

Et ceux qui restent changent tous.

Nous ne voyons plus sans envie

Les yeux de vingt ans resplendir,

Et combien sont déjà sans vie

Des yeux qui nous ont vus grandir !

Que de jeunesse emporte l'heure,

Qui n'en rapporte jamais rien !

Pourtant quelque chose demeure :

Je t'aime avec mon cœur ancien,

Mon vrai cœur, celui qui s'attache

Et souffre depuis qu'il est né,

Mon cœur d'enfant, le cœur sans tache

Que ma mère m'avait donné ;

Ce cœur où plus rien ne pénètre,

D'où plus rien désormais ne sort ;

Je t'aime avec ce que mon être

A de plus fort contre la mort ;

Et, s'il peut braver la mort même,

Si le meilleur de l'homme est tel

Que rien n'en périsse, je t'aime

Avec ce que j'ai d'immortel.


Le meilleur moment des amours

Le meilleur moment des amours

N'est pas quand on a dit : « Je t'aime. »

Il est dans le silence même

À demi rompu tous les jours ;

Il est dans les intelligences

Promptes et furtives des cœurs ;

Il est dans les feintes rigueurs

Et les secrètes indulgences ;

Il est dans le frisson du bras

Où se pose la main qui tremble,

Dans la page qu'on tourne ensemble

Et que pourtant on ne lit pas.

Heure unique où la bouche close

Par sa pudeur seule en dit tant ;

Où le cœur s'ouvre en éclatant

Tout bas, comme un bouton de rose ;

Où le parfum seul des cheveux

Parait une faveur conquise !

Heure de la tendresse exquise

Où les respects sont des aveux.