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NOAILLES, Anna de


Le temps de vivre

Déjà la vie ardente incline vers le soir,

Respire ta jeunesse,

Le temps est court qui va de la vigne au pressoir,

De l’aube au jour qui baisse ;


Garde ton ame ouverte aux parfums d’alentours,

Aux murmures de l’onde,

Aime l’effort, l’espoir, l’orgueil, aime l’amour,

C’est la chose profonde ;


Combien s’en sont allés de tous les coeurs vivants

Au séjour solitaire

Sans avoir bu le miel ni respiré le vent

Des matins de la terre,


Combien s’en sont allés, qui, ce soir, sont pareils

Aux racines des ronces,

Et qui n’ont pas goûté la vie où le soleil

Se déploie et s’enfonce ;


Ils n’ont pas répandu les essences et l’or

Dont leurs mains étaient pleines,

Les voici maintenant dans cette ombre ou l’on dort

Sans rêve et sans haleine ;


— Toi, vis, sois innombrable à force de désirs,

De frissons et d’extase,

Penche sur les chemins où l’homme doit servir

Ton âme comme un vase,


Mêlée aux jeux des jours, presse contre ton sein

La vie âpre et farouche;

Que la joie et l’amour chante comme un essaim

D’abeilles sur ta bouche.


Et puis regarde fuir, sans regret ni tourment,

Les rives infidèles,

Ayant donné ton coeur et ton consentement

A la nuit éternelle.


Il n'est pas un instant

Il n'est pas un instant où près de toi couchée

Dans la tombe ouverte d'un lit,

Je n'évoque le jour où ton âme arrachée

Livrera ton corps à l'oubli. [...]

Quand ma main sur ton coeur pieusement écoute

S'apaiser le feu du combat,

Et que ton sang reprend paisiblement sa route,

Et que tu respires plus bas,


Quand, lassés de l'immense et mouvante folie

Qui rend les esprits dévorants,

Nous gisons, rapprochés par la langueur qui lie

Le veilleur las et le mourant,

Je songe qu'il serait juste, propice et tendre

D'expirer dans ce calme instant

Où, soi-même, on ne peut rien sentir, rien entendre

Que la paix de son coeur content.

Ainsi l'on nous mettrait ensemble dans la terre,

Où, seule, j'eus si peur d'aller ;

La tombe me serait un moins sombre mystère

Que vivre seule et t'appeler.

Et je me réjouirais d'être un repas funèbre

Et d'héberger la mort qui se nourrit de nous,

Si je sentais encor, dans ce lit des ténèbres,

L'emmêlement de nos genoux...


La nuit, lorsque je dors

La nuit, lorsque je dors et qu'un ciel inutile

Arrondit sur le monde une vaine beauté,

Quand les hautes maisons obscures de la ville

Ont la paix des tombeaux d'où le souffle est ôté,

Il n'est plus, morts dissous, d'inique différence

Entre mon front sans âme et vos corps abolis,

Et la même suprême et morne tolérance

Apparente au néant le silence des lits !