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DE WINNE, August



À travers les Flandres

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Nous voici devant la maison d’un tisserand. La porte est simplement munie d’un loquet en bois. À quoi bon une serrure ? C’est bon pour les gens riches ! Nous entrons et je regarde autour de moi. Quelle navrante misère ! Dans chacune des deux places, un lit de paille avec des draps usés, salis, couverts de la poussière du rouet. Dans le lit de l’arrière place, à côté du métier, sont couchés deux enfants, dont le plus petit n’a que quelques semaines. Des vitres manquent à l’unique fenêtre. On a bouché les trous avec de la toile d’emballage. Dans la place de devant, une table branlante, des chaises boiteuses avec des dossiers ou des pieds brisés, un vieux bahut, un portemanteau en bois, auquel pendent quelques nippes, des seaux, des casseroles par terre, et dans la cheminée un long poêle de Louvain. Il n’y a pas de feu et au-dehors souffle le vent d’hiver.

- Nous venons vous voir travailler un instant, dit Beerblock.

- Entrez, Messieurs, dit l’homme en se découvrant.

Il se mit aussitôt devant son métier, appuya le pied sur une des marches et lança sa navette. À côté de lui, une jeune fille d’une vingtaine d’année filait. Voilà Marguerite à son rouet, belle comme celle de Faust, avec un visage allongé, régulier comme celui des vierges de Memling. Mais ici, Marguerite n’était pas entourée des splendeurs de la scène : un pauvre châle couvrait sa maigre poitrine ; une poussière âcre s’échappait de son rouet et retombait dans ses cheveux blonds et sur ses épaules. Ce n’est pas dans ce milieu de misères que Faust serait venu la chercher !

-Quel est en moyenne votre salaire par semaine ? demanda Beerblock au tisserand.

La jeune fille cessa de filer, l’homme arrêta son métier et dit en se levant :

- Cela dépend, Monsieur Beerblock. Nous travaillons par entreprise. En moyenne 9, 10 et quelquefois 12 francs.

- Vous avez beaucoup d’enfants ?

- Ma femme s’est accouchée du vingt et unième, il y a six semaines !

Seulement il ne m’en reste que cinq en vie.

- Quel âge avez-vous ?

- Cinquante-deux ans. Ma femme en a quarante-deux.

- Où est-elle, votre femme ?

- Sur les routes. Elle fait la colporteuse. Comment voulez-vous que nous vivions sans cela ?

Nous sortîmes et je songeai : vingt et un enfants ! Qu’est-ce que cela représente de privations et de souffrances ! Mais quoi, n’est-ce pas par leur reproduction prolifique que les êtres faibles échappent à la destruction de leur espèce ? Les prolétaires ne se lassent pas de donner à la société de nouveaux producteurs qui, un jour, vengeront leur classe, vengeront l’humanité méconnue et outragée par la barbarie de notre régime social.

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