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MORAND, Paul


La glace à trois faces

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Nous nous retirâmes dans un petit salon, à l’écart du bal et du souper. Je disposai les jeux en éventail. Belle et calme comme une église, Pearl s’assit en face de moi et choisit treize cartes, puis sept. Je ne savais rien d’elle, mais elle était si satisfaisante que je lui inventais au fur et à mesure une destinée. En ne me laissant guère parler, elle me facilitait la tâche. Pour finir, elle vanta ma lucidité et mes dons de cartomancien.

– Sept de trèfle, suivi de ces deux valets noirs : vous valez mieux que votre condition.

– Je suis de bonne naissance, dit Pearl. Mes parents, industriels puritains du Lancashire, m’élevèrent sans miroir, me faisant croire que j’étais laide. Quand j’eus seize ans, je me donnai à un chauffeur : je pensais lui faire un pauvre cadeau. Je dus l’épouser. Mais il buvait et n’entrait dans mon lit que pour y vomir. Je divorçai et montai sur la scène.

– Vous avez alors connu des moments difficiles ?

– En 1921 ; il y a quatre ans. J’habitais, rue des Martyrs, un petit hôtel fréquenté par toutes les figurantes et les illusionnistes des music-halls d’alentour. Au-dessus de moi, retombaient les trapézistes à l’entraînement. (Que de chutes pour devenir légers !) Les chiens savants aboyaient leurs leçons. Il y avait, dans les waters, de ces colombes, si pures, qui sortent des manches. Parfois, à la fenêtre, apparaissait une tête jaune : c’était la petite fille d’une tribu d’acrobates japonais qui travaillaient dans la cour ; elle formait le sommet de la pyramide familiale ; quand sa figure plate atteignait mon deuxième étage, elle me souriait.

– Bientôt, votre situation s’améliore...

– En octobre. Grâce à mon entrée du trois dans la revue du Casino. Vous vous rappelez ?... Cette fameuse robe de tulle framboise, le torse nu, au blanc de perle, les deux seins fardés et un chapeau haut de forme enfoncé sur les oreilles, avec des touffes de cheveux blonds, si blancs ! Ce n’est pas que je regrette maintenant d’être brune. Tout Paris en parla.

– A cette époque un homme entre dans votre vie.

– Comment savez-vous ça ? Il y est encore...

– J’allais vous le dire.

– Je l’aime, n’est-ce pas ?

– En êtes-vous bien sûre ?

– Oui ; il a toujours agi avec moi correctement ; plus correctement que je n’aurais attendu d’un étranger, d’un Français.

– Tient-il à vous ?

– A sa manière. Mais cette manière n’est pas la mienne. D’abord, il pense trop.

– On finit par s’habituer aux gens intelligents.

– Vous, peut-être. D’ailleurs, il est pis que cela : c’est un génie. Une super-nature. Personne ne peut suivre sa conversation sophistiquée. Comme les génies, il est toujours en retard, mal habillé, mal rasé, et dès qu’il se met au lit on l’appelle au téléphone. Rien ne lui est impossible. C’est Aladin. Ses mains s’ouvrent ainsi que des cornets-surprise. Il comble tout le monde de cadeaux. Alors, c’est comme si il ne m’en faisait pas. Par des voies inconnues il m’envoie des fleurs qui tombent chez moi ; comme des bombes. C’est un « artiste ».

– Huit de cœur. Il est calme et doux.

– Il sait être violent et cruel. Il me dit que je suis aussi démodée que mon prénom. Me voilà jalouse. Chaque fois que je nomme une femme, il croit me rassurer en disant : « C’est déjà fait. Je connais le parcours. » (Il emploie ces termes de sport et pourtant il n’est pas brillant cavalier.) Il m’explique que pour sa santé, son équilibre moral, il a besoin de plusieurs femmes. Il n’aime personne et plaît à tous.

– Près de vous – roi de cœur –, il éprouve ce que chaque homme, même un tireur de cartes, doit éprouver.

– Ses exigences physiques sont invraisemblables. Est-ce que tous les Français font ainsi ? Lorsqu’il a des loisirs, il lui arrive de me prendre plusieurs fois dans la même journée, à des heures, dans des endroits, dans des positions impossibles et en hurlant. Je ne sais où il va chercher tout ce qu’il imagine. A table, ce sont de fréquentes allusions aux parties sexuelles devant les domestiques. Il m’appelle sa descente de lit. Puis, pris de dégoût, il s’écrie : « J’en ai assez ! Voilà vingt ans que je vis à l’ombre de cet arbre, que je vois l’heure à ce cadran solaire ! » Il est vulgaire. Je le crois d’une origine assez commune.

– Ce rentré de piques annonce entre vous des difficultés.

– Naturellement. Au moment où chacun me croit affranchie, je renonce à toute liberté. Je n’aurais jamais cru qu’un homme pût payer pour votre éducation, vous emmener voir les cathédrales, vous offrir une Hispano-mauresque et cependant vous rendre la vie intolérable. Comme toutes les Anglaises, je passe pour intéressée ; c’est lui qui vit à mes dépens, aux dépens de ma santé, de ma résignation. Son cynisme s’oppose à tous les bons sentiments.

– N’est-il pas jaloux ? Ces deux trèfles...

– Il déclare qu’être jaloux, c’est avoir peur. Il croit qu’on ne peut tenir à lui que par intérêt. Quand je lui dis : « Je t’aime », il me répond : « Qu’est-ce que tu veux ? » Si je suis remarquée dans un endroit public par un homme ou par une femme, il leur fait porter par le chasseur un mot dans ce goût-ci : « Pearl vous plaît ? elle est à vous », et sur sa carte de visite il rédige un bon. « Bon pour une séance de... (cela varie)... avec Pearl. » Tyrannique, il me prend le nez dans une pince à sucre, me mène à un cabinet particulier et, sur l’heure, assiste à l’exécution de la commande. Je me livre en pleurant ; il rit. Vous avouerez qu’on peut ne pas toujours aimer ça.

– Je serais curieux d’apprendre son nom.

– Quelquefois, dit Pearl, on confie à quelqu’un une lettre scellée ; le porteur ne sait que le nom du destinataire et rien du contenu. Moi, je vous ai dit tout ce qui, à l’intérieur, est écrit. Ignorez l’enveloppe.

– Le connais-je ?

Pearl sourit.

– Demandez aux car tes.

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