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CORNEILLE, Pierre


Le Cid

Acte 1, Scène 4

Don Diègue:

Ô rage ! ô désespoir ! ô viellesse ennemie !

N'ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ?

Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers

Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers ?

Mon bras qu'avec respect tout l'Espagne admire,

Mon bras, qui tant de fois a sauvé cet empire,

Tant de fois affermi le trône de son roi,

Trahit donc ma querelle, et ne fait rien pour moi ?

Ô cruel souvenir de ma gloire passée !

Oeuvre de tant de jours en un jour effacée !

Nouvelle dignité fatale à mon bonheur !

Précipice élevé d'où tombe mon honneur !

Faut-il de votre éclat voir triompher Le Comte,

Et mourir sans vengeance, ou vivre dans la honte ?

Comte, sois de mon prince à présent gouverneur ;

Ce haut rang n'admet point un homme sans honneur ;

Et ton jaloux orgueil par cet affront insigne

Malgré le choix du roi, m'en a su rendre indigne.

Et toi, de mes exploits glorieux instrument,

Mais d'un corps tout de glace inutile ornement,

Fer, jadis tant à craindre, et qui, dans cette offense,

M'as servi de parade, et non pas de défense,

Va, quitte désormais le derniers des humains,

Passe, pour me venger, en de meilleurs mains.

…..

Acte 1 , Scène 6

Don Rodrigue:

Percé jusques au fond du coeur

D'une atteinte imprévue aussi bien que mortelle,

Misérable vengeur d'une juste querelle,

Et malheureux objet d'une injuste rigueur,

Je demeure immobile, et mon âme abattue

Cède au coup qui me tue.

Si près de voir mon feu récompensé,

Ô Dieu, l'étrange peine !

En cet affront mon père est l'offensé,

Et l'offenseur le père de Chimène !

Que je sens de rudes combats !

Contre mon propre honneur mon amour s'intéresse :

Il faut venger un père, et perdre une maitresse.

L'un m'anime le coeur, l'autre retient mon bras.

Réduit au triste choix ou de trahir ma flamme,

Ou de vire en infâme,

Des deux côtés mon mal est infini.

Ô Dieu, l'étrange peine !

Paut-il laisser un affront impuni ?

Faut-il punir le père de Chimène ?

Père, maitresse, honneur, amour,

Noble et dure contrainte, aimable tyrannie,

Tous mes plaisirs sont morts, ou ma gloire ternie.

L'un me rend malheureux, l'autre indigne du jour.

Cher et cruel espoir d'une âme généreuse,

Mais ensemble amoureuse,

Digne ennemi de mon plus grand bonheur,

Fer qui cause ma peine,

M'es-tu donné pour venger mon honneur ?

M'es-tu donné pour perdre ma Chimène ?

Il vaut mieux courir au trépas.

Je dois à ma maitresse aussi bien qu'à mon père ;

J'attire en me vengeant sa haine et sa colère ;

J'attire ses mépris en ne me vengeant pas.

À mon plus doux espoir l'un me rend infidèle,

Et l'autre indigne d'elle.

Mon mal augmente à le vouloir guérir ;

Tout redouble ma peine.

Allons, mon âme ; et puisqu'il faut mourir,

Mourons du moins sans offenser Chimène.



Cinna

acte I, scène 4

…..

CINNA

Quoi! sur l'illusion d'une terreur Panique ,
Trahir vos intérêts, et la cause publique!
Par cette lâcheté moi-même m'accuser,
Et tout abandonner quand il faut tout oser!
Que feront nos amis, si vous êtes déçue?

EMILIE

Mais que deviendras-tu, si l'entreprise est sue?

CINNA

S'il est pour me trahir des esprits assez bas,
Ma vertu pour le moins ne me trahira pas.
Vous la verrez brillante au bord des précipices
Se couronner de gloire en bravant les supplices,
Rendre Auguste jaloux du sang qu'il répandra,
Et le faire trembler, alors qu'il me perdra.
Je deviendrais suspect à tarder d'avantage.
Adieu, raffermissez ce généreux courage.
S'il faut subir le coup d'un Destin rigoureux,
Je mourrai tout ensemble heureux et malheureux,
Heureux, pour vous servir de perdre ainsi la vie,
Malheureux, de mourir sans vous avoir servie.
…..