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LECONTE DE LISLE, Charles Marie


La panthère noire

Une rose lueur s'épand par les nuées ;
L'horizon se dentelle, à l'Est, d'un vif éclair ;
Et le collier nocturne, en perles dénouées,
S'égrène et tombe dans la mer.

Toute une part du ciel se vêt de molles flammes
Qu'il agrafe à son faîte étincelant et bleu.
Un pan traîne et rougit l'émeraude des lames
D'une pluie aux gouttes de feu.

Des bambous éveillés où le vent bat des ailes,
Des letchis au fruit pourpre et des cannelliers
Pétille la rosée en gerbes d'étincelles,
Montent des bruits frais, par milliers.

Et des monts et des bois, des fleurs, des hautes mousses,
Dans l'air tiède et subtil, brusquement dilaté,
S'épanouit un flot d'odeurs fortes et douces,
Plein de fièvre et de volupté.

Par les sentiers perdus au creux des forêts vierges
Où l'herbe épaisse fume au soleil du matin ;
Le long des cours d'eau vive encaissés dans leurs berges,
Sous de verts arceaux de rotin ;

La reine de Java, la noire chasseresse,
Avec l'aube, revient au gîte où ses petits
Parmi les os luisants miaulent de détresse,
Les uns sous les autres blottis.

Inquiète, les yeux aigus comme des flèches,
Elle ondule, épiant l'ombre des rameaux lourds.
Quelques taches de sang, éparses, toutes fraîches,
Mouillent sa robe de velours.

Elle traîne après elle un reste de sa chasse,
Un quartier du beau cerf qu'elle a mangé la nuit ;
Et sur la mousse en fleur une effroyable trace
Rouge, et chaude encore, la suit.

Autour, les papillons et les fauves abeilles
Effleurent à l'envi son dos souple du vol ;
Les feuillages joyeux, de leurs mille corbeilles ;
Sur ses pas parfument le sol.

Le python, du milieu d'un cactus écarlate,
Déroule son écaille, et, curieux témoin,
Par-dessus les buissons dressant sa tête plate,
La regarde passer de loin.

Sous la haute fougère elle glisse en silence,
Parmi les troncs moussus s'enfonce et disparaît.
Les bruits cessent, l'air brûle, et la lumière immense
Endort le ciel et la forêt.


Midi

Midi, Roi des étés, épandu sur la plaine,

Tombe en nappes d'argent des hauteurs du ciel bleu.

Tout se tait. L'air flamboie et brûle sans haleine ;

La Terre est assoupie en sa robe de feu.

L'étendue est immense, et les champs n'ont point d'ombre,

Et la source est tarie où buvaient les troupeaux ;

La lointaine forêt, dont la lisière est sombre,

Dort là-bas, immobile, en un pesant repos.

Seuls, les grands blés mûris, tels qu'une mer dorée,

Se déroulent au loin, dédaigneux du sommeil ;

Pacifiques enfants de la Terre sacrée,

Ils épuisent sans peur la coupe du Soleil.

Parfois, comme un soupir de leur âme brûlante,

Du sein des épis lourds qui murmurent entre eux,

Une ondulation majestueuse et lente

S'éveille, et va mourir à l'horizon poudreux.

Non loin, quelques boeufs blancs, couchés parmi les herbes,

Bavent avec lenteur sur leurs fanons épais,

Et suivent de leurs yeux languissants et superbes

Le songe intérieur qu'ils n'achèvent jamais.

Homme, si, le coeur plein de joie ou d'amertume,

Tu passais vers midi dans les champs radieux,

Fuis ! la Nature est vide et le Soleil consume :

Rien n'est vivant ici, rien n'est triste ou joyeux.

Mais si, désabusé des larmes et du rire,

Altéré de l'oubli de ce monde agité,

Tu veux, ne sachant plus pardonner ou maudire,

Goûter une suprême et morne volupté,


Viens ! Le Soleil te parle en paroles sublimes ;

Dans sa flamme implacable absorbe-toi sans fin ;

Et retourne à pas lents vers les cités infimes,

Le coeur trempé sept fois dans le Néant divin.



Annie


La lune n'était point ternie,

Le ciel était tout étoilé ;

Et moi, j'allai trouver Annie

Dans les sillons d'orge et de blé.

Oh ! les sillons d'orge et de blé !


Le coeur de ma chère maîtresse

Etait étrangement troublé.

Je baisai le bout de sa tresse,

Dans les sillons d'orge et de blé !

Oh ! les sillons d'orge et de blé !


Que sa chevelure était fine !

Qu'un baiser est vite envolé !

Je la pressai sur ma poitrine,

Dans les sillons d'orge et de blé.

Oh ! les sillons d'orge et de blé !


Notre ivresse était infinie,

Et nul de nous n'avait parlé...

Oh ! la douce nuit, chère Annie,

Dans les sillons d'orge et de blé !

Oh ! les sillons d'orge et de blé !