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GAUDE, Laurent



Le soleil des Scorta

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Domenico allait de moins en moins au village. Il préférait s’asseoir sur une chaise au milieu de ses arbres et rester ainsi, à l’ombre d’un olivier, à regarder le ciel changer de couleur. Mais il y avait un rendez-vous qu’il ne manquait pour rien au monde. Les soirs d’été, tous les jours, à sept heures, il se retrouvait avec ses deux frères, Raffaele et Giuseppe, sur le corso. Ils s’asseyaient à la terrasse d’un café, toujours le même, Da Pizzone, où leur table les attendait. Peppino, le propriétaire du café, venait les rejoindre et ils jouaient aux cartes. De sept heures à neuf heures. Ces parties-là étaient leur rendez-vous sacré. Ils dégustaient un San Bitter ou un alcool d’artichaut et abattaient leurs cartes en tapant sur le bois de la table, dans les rires et les cris. Ils hurlaient. Se traitaient de tous les noms. Maudissaient le ciel à chaque partie perdue ou bénissaient Sant’Elia et la Madone quand ils étaient en veine. Ils se provoquaient gentiment, charriaient le malchanceux, se donnaient des tapes dans le dos. Ils étaient tout à leur bonheur. Oui. Dans ces instants-là, rien ne leur manquait. Peppino rapportait des boissons lorsque les verres étaient vides. Donnait quelques nouvelles du village. Giuseppe hélait les gamins du quartier qui l’appelaient tous « zio » parce qu’il leur donnait toujours une pièce pour qu’ils aillent s’acheter des amandes grillées. Ils jouaient aux cartes et le temps n’existait plus. Ils étaient là, sur cette terrasse, dans la douceur merveilleuse des fins d’après-midi d’été, chez eux. Et le reste ne comptait pas.

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Eldorado
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Puis, de façon lointaine, le commandant perçut, oui, comme une voix. Il la perdit plusieurs fois. Une voix minuscule. Il tendit encore l'oreille. C'était bien cela. Quelque chose chantait au loin. Tous maintenant avaient perçu l'étrange mélodie. On aurait dit que les flots chantaient, que là, au milieu de nulle part, une voix sortait du ventre de la mer. Ils se rapprochaient doucement et pouvaient maintenant distinguer que c'était une voix d'homme. Comme une plainte douce que l'on murmure aux vagues jusqu'à épuisement.

Ils restèrent longtemps silencieux. Absorbés par l'écoute de cette étrange musique qui berçait la mer, oublieux de leur mission, de l'urgence du sauvetage. Le temps était suspendu. Personne n'avait envie de parler. On eût dit que la frégate avançait seule, lentement, et qu'elle se dirigeait d'elle même vers la voix de la nuit.

Enfin, le commandant reprit ses esprits et ordonna d'une voix forte qui vint briser l'instant suspendu :

-Faîtes retentir l'alarme !

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« Si Dieu le veut, nous nous retrouverons là-bas », murmure Boubakar en me tapotant l’épaule. Et il reprend sa position dans l’herbe. Nous nous en remettons à Dieu parce que nous savons que nous ne pouvons pas compter sur nous. Nous serons sourds aux cris de nos camarades, et nous prions que Dieu ne le soit pas. Il me semble que ces instants passés dans l’herbe à attendre l’assaut me font vieillir davantage que le voyage à travers le désert. Il n’y a pas que les difficultés que nous rencontrons, l’argent à trouver, les passeurs, les policiers marocains, la faim et le froid. Il n’y a pas que cela, il y a ce que nous devenons. Je voudrais demander à Boubakar ce que nous ferons si, une fois passés de l’autre côté, nous nous apercevons que nous sommes devenus laids. Boubakar veut que je coure et je courrai. Et s’il m’appelle, s’il me supplie, je ne me retournerai pas. Je n’entendrai même pas ses cris. Je vais me fermer aux visages qui m’entourent. Je vais me concentrer sur mon corps. Le souffle. L’endurance. Je serai fort. C’est l’heure de l’être. Une fois pour toutes. Mais je me pose cette question : si je réussis à passer, qui sera l’homme de l’autre côté ? Et est-ce que je le reconnaîtrai ?

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