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SULLY PRUDHOMME, René-François


Ce qui dure

Le présent se fait vide et triste,

Ô mon amie, autour de nous ;

Combien peu de passé subsiste !

Et ceux qui restent changent tous.

Nous ne voyons plus sans envie

Les yeux de vingt ans resplendir,

Et combien sont déjà sans vie

Des yeux qui nous ont vus grandir !

Que de jeunesse emporte l'heure,

Qui n'en rapporte jamais rien !

Pourtant quelque chose demeure :

Je t'aime avec mon cœur ancien,

Mon vrai cœur, celui qui s'attache

Et souffre depuis qu'il est né,

Mon cœur d'enfant, le cœur sans tache

Que ma mère m'avait donné ;

Ce cœur où plus rien ne pénètre,

D'où plus rien désormais ne sort ;

Je t'aime avec ce que mon être

A de plus fort contre la mort ;

Et, s'il peut braver la mort même,

Si le meilleur de l'homme est tel

Que rien n'en périsse, je t'aime

Avec ce que j'ai d'immortel.


Le meilleur moment des amours

Le meilleur moment des amours

N'est pas quand on a dit : « Je t'aime. »

Il est dans le silence même

À demi rompu tous les jours ;

Il est dans les intelligences

Promptes et furtives des cœurs ;

Il est dans les feintes rigueurs

Et les secrètes indulgences ;

Il est dans le frisson du bras

Où se pose la main qui tremble,

Dans la page qu'on tourne ensemble

Et que pourtant on ne lit pas.

Heure unique où la bouche close

Par sa pudeur seule en dit tant ;

Où le cœur s'ouvre en éclatant

Tout bas, comme un bouton de rose ;

Où le parfum seul des cheveux

Parait une faveur conquise !

Heure de la tendresse exquise

Où les respects sont des aveux.