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STERNBERG, Jacques



Le navigateur


C’est un café où jamais je n’ai mis les pieds, où jamais je n’aurais eu l’idée d’entrer si je n’avais pas eu aussi soif. Je viens de vider mon verre d’eau sans reprendre mon souffle et soudain Algue me remplit le regard pour me couper ce souffle. Ce n’est pas simplement sa beauté qui me frappe, son visage hâlé de louve qui sourit avec l’air de découvrir les babines ou son corps dur, musclé et nerveux, mais plus précisément cette impression qu’elle appartient au même monde que moi et que nous devons avoir les mêmes hantises, les mêmes fièvres et le même langage. Algue, de toute évidence, sent la mer, la voile, la houle, la marée, le large et le largue.

– Oui, me dit-elle en souriant alors que je ne lui ai encore rien demandé.

– Moi aussi, je lui dis pour répondre à ce qu’elle sait déjà.

je vais m’asseoir à sa table, en face d’elle et , les yeux dans les prunelles, main contre main, désir contre désir, de fil en délire, par sous-entendus et par mots souterrains, nous commençons à dialoguer. Et chaque regard d’Algue, chaque phrase, chaque syllabe de sa voix rauque et voilée me disent que c’est la première fois que je parle vraiment à quelqu’un, que tous les mots en entraînent tout naturellement d’autres, absurdes, logiques, essentiels, saoulants, salins, salés, salaces, marins, marinés.

– Tu es là, me dit Algue.

– Je suis là, lui dis-je.

– Je buvais en t’attendant.

– Je suis venu boire pour ne plus t’attendre.

– C’était long avant.

– Ce sera long entre nous.

– J’aime la mer bleu brume qu’il y a dans tes yeux.

– J’aime ton regard qui donne sur des hauts-fonds trop verts pour être honnêtes.

– J’aime tes mains qui ont l’air de se refermer sur une barre invisible.

– J’aime tes seins qui on l’air de deux étraves naviguant bord à bord.

– Mes mains seront la tempête pour te faire perdre ton cap et la tête.

– Ton sexe sera mon grappin croché en moi.

– Ton cul sera ma poupe de toutes les nuits.

– Je te garde mon cul depuis le fond des mers et des âges.

– Je te ferai passer du calme plat au grand frais en passant par tous les caps de Bonne-Espérance, lui dis-je.

– Je t’amènerai de la bourrasque à l’embellie en te forçant à oublier toutes tes désespérances.

– Tu seras mon seul mouillage.

– Je serai ton seul con où jeter l’ancre.

– Jamais je ne te laisserai à sec, au jusant, à marée basse.

– Pour toi je n’aurai que marées montantes, pleine mer de vive eau.

– Je ferai de la petite croisière de tes fesses à tes seins, de tes criques à tes grands gouffres.

– Je m’ouvrirai de partout, je ferai eau de toutes parts pour mieux t’engloutir et te noyer en moi.

– Nous ferons escale dans toutes les rades du plaisir.

– Nous tanguerons et roulerons dans toutes les vagues du désir.

– Avec tes cuisses serrées tu raidiras toutes mes drisses.

– Avec ton safran tu me barreras au près serré.

– Je te prendrai entre ciel et eau, par-devant et par derrière, de tous les côtés à la fois, par vent debout et au travers, je te ferai passer de la brisette de force 1 au vent tempête de force 10.

– Je serai ton étrave et ton épave, je gîterai jusqu’à mouiller toutes mes viles, je larguerai mes amarres, je virerai de bord dans mon délire pour chavirer sous rafales impossibles à étaler.

– Je serai ta déferlante venant se briser pour mieux te briser.

– Tu seras ma lame de fond m’emportant tout entière au plus profond de mon con.

– Tu me feras l’amour par tribord armures.

– Tu me feras hurler par bâbord amour.

– Je remonterai au plus près les courants contraires de tes remous furieux.

– Je te laisserai contrer la montante en ouvrant de si loin toutes mes écluses.

– Je te ferai grincer toutes tes poulies et crier tous tes palans.

– J’épuiserai toutes tes drisses et ramollirai ta barre franche.

– Je te ferai venir l’écume aux lèvres.

– Je t’arracherai la vague du fond du sexe.

– Tu es belle comme un 6 m remontant au vent bordé à plat.

– Tu as la force d’un empannage en catastrophe par gros temps.

– Nous jouirons à la dérive sous le vent.

– Nous jouirons déventés sans dérive.

– Je te lécherai tout entière comme le clapot lèche la coque.

– Je te sucerai tout entier avec la force d’un avaleur de spi.

– Tu seras ma girouette m’indiquant d’où vient le plaisir.

– Tu en seras mon gouvernail creusant le sillage de mon plaisir.

– Nous irons de tempêtes en chavirages.

– Nous irons de rafales en dessalages.

– Tu me serviras de bouée.

– Tu seras ma balise.

– Je godillerai en toi.

– Je sombrerai sous toi.

– Je serai ta sonde de pleine mer.

– Je serai ton loch à compter les nœuds.

– Je n’aurai que toi comme seul havre.

– Je serai ton estuaire, ton goulet, ton fjord.

– Nous serons un éternel flux des flots.

– Suivi d’un éternel reflux des eaux.

– Nous vivrons dans les embruns.

– Nous nous embrumerons dans nos virées.

-J’ai envie de toi.

– Moi aussi j’ai envie de toi.

– Je t’aime.

– Moi aussi je t’aime.

…..