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MONTAIGNE, Michel de



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Si la vie n'est qu'un passage, sur ce passage au moins semons des fleurs.
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Les plaisirs de l'amour sont les seuls vrais plaisirs de la vie corporelle.

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C'est une belle harmonie quand le faire et le dire vont ensemble.

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On construit des maisons de fous pour faire croire à ceux qui n'y sont pas enfermés qu'ils ont encore la raison.

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Le monde n'est qu'une branloire pérenne

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La satiété engendre le dégoût

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La politesse coûte peu et achète tout.

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Il y a plus de peine à garder l'argent qu'à l'acquérir.

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Philosopher, c'est douter.




Les Essais

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J'ai la complexion du corps libre, et le goût commun autant qu'homme du monde. La diversité des façons d'une nation à autre ne me touche que par le plaisir de la variété. Chaque usage a sa raison. Soient des assiettes d'étain, de bois, de terre: bouilli ou rôti: beurre ou huile de noix ou d'olive: chaud ou froid, tout m'est un: et si un, que vieillissant, j'accuse cette généreuse faculté et aurais besoin que la délicatesse et le choix arrêtât l'indiscrétion de mon appétit et parfois soulageât mon estomac. Quand j'ai été ailleurs qu'en France, et que, pour me faire courtoisie, on m'a demandé si je voulais être servi à la française, je m'en suis moqué et me suis toujours jeté aux tables les plus épaisses d'étrangers. J'ai honte de voir nos hommes enivrés de cette sotte humeur de s'effaroucher des formes contraires aux leurs: il leur semble être hors de leur élément quand ils sont hors de leur village. Où qu'ils aillent, ils se tiennent à leurs façons et abominent les étrangères. Retrouvent-ils un compatriote en Hongrie, ils festoient cette aventure: les voilà à se rallier et à se recoudre ensemble, à condamner tant de mœurs barbares qu'ils voient. Pourquoi non barbares, puisqu'elles ne sont françaises? Encore sont-ce les plus habiles qui les ont reconnues, pour en médire. La plupart ne prennent l'aller que pour le venir. Ils voyagent couverts et resserrés d'une prudence taciturne et incommunicable, se défendant de la contagion d'un air inconnu.

Ce que je dis de ceux-là me ramentoit, en chose semblable, ce que j'ai parfois aperçu en aucuns de nos jeunes courtisans. Ils ne tiennent qu'aux hommes de leur sorte, nous regardant comme gens de l'autre monde, avec dédain ou pitié. Otez-leur les entretiens des mystères de la cour, ils sont hors de leur gibier, aussi neufs pour nous et malhabiles comme nous sommes à eux. On dit bien vrai qu'un honnête homme c'est un homme mêlé.

Au rebours, je pérégrine très saoul de nos façons, non pour chercher des Gascons en Sicile (j'en ai assez laissé au logis): je cherche des Grecs plutôt, et des Persans: j'accointe ceux-là, je les considère: c'est là où je me prête et où je m'emploie. Et qui plus est, il me semble que je n'ai rencontré guère de manières qui ne vaillent les nôtres. Je couche de peu, car à peine ai-je perdu mes girouettes de vue.
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La plupart de nos vacations sont farcesques. « Mundus universus exercet histrionam » Il faut jouer dûment notre rôle, mais comme rôle d’un personnage emprunté. Du masque et de l’apparence il ne faut pas faire une essence réelle, ni de l’étranger le propre. Nous ne savons pas distinguer la peau de la chemise. C’est assez de s’enfariner le visage, sans s’enfariner la poitrine. J’en vois qui se transforment et se transsubstantient en autant de nouvelles figures et de nouveaux êtres qu’ils entreprennent de charges ; et qui se prélatent jusqu’au foie et aux intestins et entretiennent leur office jusqu’en leur garde-robe*....Ils enflent et grossissent leur âme et leur discours naturel à la hauteur de leur siège magistral. Le maire et Montaigne ont toujours été deux, d’une séparation bien claire. Pour être avocat et financier, il n’en faut pas méconnaître la fourbe qu’il y a en telles vocation.

Un honnête homme n’est pas comptable du vice ou sottise de son métier, et ne doit pourtant en refuser l’exercice ; c’est l’usage de son pays, et il y a du profit. Il faut vivre du monde et s’en prévaloir tel qu’on le trouve. Mais le jugement d’un empereur doit être au-dessus de son empire, et le voir et considérer comme accident étranger ; et lui, doit savoir jouir de soi à part et se communiquer comme Jacques et Pierre, au moins à soi-même.

      Je ne sais pas m’engager si profondément et si entier. Quand ma volonté me donne à un parti, ce n’est pas d’une si violente obligation que mon entendement s’en infecte. Aux présents brouillis de cet état mon intérêt ne m’a fait méconnaître ni les qualités louables en nos adversaires, ni celles qui sont reprochables en ceux que j’ai suivis.

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Si qua volet regnare diu, contemnat amantem :

contemnite, amantes,

Sic hodie veniet si qua negavit heri.

Pourquoi inventa Poppée de masquer les beautés de son visage, que pour les renchérir à ses amants ? Pourquoi a l’on voilé jusqu’au-dessous des talons ces beautés que chacune désire montrer, que chacun désire voir ? Pourquoi couvrent elles de tant d’empêchements les uns sur les autres les parties où loge principalement notre désir et le leur ? Et à quoi servent ces gros bastions, de quoi les nôtres viennent d’armer leurs flancs, qu’à leurrer notre appétit et nous attirer à elles en nous éloignant ?

Et fugit ad salices, et se cupit ante videri.

Interdum tunica duxit operta moram.

A quoi sert l’art de cette honte virginale ? cette froideur rassise, cette contenance sévère, cette profession d’ignorance des choses qu’elles savent mieux que nous qui les en instruisons, qu’à nous accroître le désir de vaincre, gourmander et fouler à notre appétit toute cette cérémonie et ces obstacles ? Car il y a non seulement du plaisir, mais de la gloire encore, d’affoler et débaucher cette molle douceur et cette pudeur enfantine, et de ranger à la merci de notre ardeur une gravité fière et magistrale : C’est gloire, disent-ils, de triompher de la rigueur, de la modestie, de la chasteté et de la tempérance ; et qui déconseille aux Dames ces parties-là, il les trahit et soi-même. Il faut croire que le cœur leur frémit d’effroi, que le son de nos mots blesse la pureté de leurs oreilles, qu’elles nous en haïssent et s’accordent à notre importunité d’une force forcée. La beauté, toute puissante qu’elle est, n’a pas de quoi se faire savourer sans cette entremise. Voyez en Italie, où il y a plus de beauté à vendre, et de la plus fine, comment il faut qu’elle cherche d’autres moyens estrangers et d’autres arts pour se rendre agréable ; et si, à la vérité, quoi qu’elle face, étant vénale et publique, elle demeure faible et languissante : tout ainsi que, même en la vertu, de deux effets pareils, nous tenons ce néanmoins celui-là le plus beau et plus digne auquel il y a plus d’empêchement et de hasard proposé. C’est un effet de la Providence divine de permettre sa sainte Église être agitée, comme nous la voyons, de tant de troubles et d’orages, pour éveiller par ce contraste les âmes pies, et les ravoir de l’oisiveté et du sommeil où les avait plongez une si longue tranquillité. Si nous contrepoisons la perte que nous avons faite par le nombre de ceux qui se sont d »voués, au gain qui nous vient pour nous être remis en haleine, ressuscité notre zèle et nos forces à l’occasion de ce combat, je ne sais si l’utilité ne surmonte point le dommage. Nous avons pensé attacher plus ferme le noeud de nos mariages pour avoir ôté tout moyen de les dissoudre ; mais d’autant s’est dépris et relâché le noeud de la volonté et de l’affection, que celui de la contrainte s’est étreinte. Et, au rebours, ce qui tint les mariages à Rome si long temps en honneur et en sureté, fut la liberté de les rompre, qui voudra. Ils aimaient mieux leurs femmes d’autant qu’ils les pouvaient perdre ; et, en pleine licence de divorces, il se passa cinq cent ans et plus, avant que nul s’en servit.

Quod licet, ingratum est ; quod non licet, acrius urit.

A ce propos se pourrait joindre l’opinion d’un ancien, que les supplices aiguisent les vices plutôt qu’ils ne les amortissent ; qu’ils n’engendrent point le soin de bien faire, c’est l’ouvrage de la raison et de la discipline, mais seulement un soin de n’être surpris en faisant mal :

Latius excisae pestis contagia serpunt.

Je ne sais pas qu’elle soit vraie, mais ceci sais-je par expérience que jamais police ne se trouva reformée par là. L’ordre et le règlement des meurs dépend de quelque autre moyen. Les histoires Grecques font mention des Argippées, voisins de la Scythie, qui vivent sans verge et sans baston à offenser ; que non seulement nul n’entreprend d’aller attaquer, mais quiconque s’y peut sauver, il est en franchise, à cause de leur vertu et sainteté de vie ; et n’est aucun si osé d’y toucher. On recourt à eux pour appointer les différents qui naissent entre les hommes d’ailleurs. Il y a nation où la clôture des jardins et des champs qu’on veut conserver, se fait d’un filet de coton, et se trouve bien plus sûre et plus ferme que nos fossés et n os haies.
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