Sonnet


Les Parques ont le teint plus gai que mon visage,

Je crois que les damnés sont plus heureux que moi :

Aussi le vieux tyran qui leur donne la loi

Des peines que je sens n'a jamais eu l'usage.


Les jours les plus sereins pour moi sont pleins d'orage,

Les objets les plus beaux pour moi sont pleins d'effroi,

Et du plus doux accueil que me fasse le Roi,

Mon esprit insensé croit souffrir un outrage.


Ton injuste mépris m'a fait cette douleur,

Depuis incessamment je rêve à mon malheur,

Et rien plus que la mort ne me peut faire envie.


Voyez, si mon malheur s'obstine à me punir,

Je pense que la mort refuse de venir,

Parce qu'elle n'est point si triste que ma vie.


Que tes cheveux me plaisent !


Mon Dieu ! que tes cheveux me plaisent !

Ils s’ébattent dessus ton front,

Et les voyant beaux comme ils sont,

Je suis jaloux quand ils te baisent.


Belle bouche d’ambre et de rose,

Ton entretien est si plaisant

Quand tu me dis, en me baisant,

Qu’aimer est une belle chose.


D’un air plein d’amoureuse flamme,

Aux accents de ta douce voix,

Je vois les fleuves et les bois

S’embraser comme a fait mon âme.


Corine


Corine, je te prie, approche ;

Couchons-nous sur ce tapis vert

Et pour être mieux à couvert

Entrons au creux de cette roche.


Ouvre tes yeux, je te supplie :

Mille amours logent là-dedans,

Et de leurs petits traits ardents

Ta prunelle est toute remplie.


…..

Ô beauté sans doute immortelle

Où les Dieux trouvent des appas !

Par vos yeux je ne croyais pas

Que vous fussiez du tout si belle.


Quand tu me vois baiser tes bras


Quand tu me vois baiser tes bras,

Que tu poses nus sur tes draps,

Bien plus blancs que le linge même :

Quand tu sens ma brûlante main

Se promener dessus ton sein,

Tu sens bien Cloris que je t'aime.


Comme un dévot devers les cieux

Mes yeux tournés devers tes yeux,

À genoux auprès de ta couche,

Pressé de mille ardents désirs,

Je laisse sans ouvrir ma bouche

Avec toi dormir mes plaisirs.


Le sommeil aise de t'avoir,

Empêche tes yeux de me voir,

Et te retient dans son Empire

Avec si peu de liberté,

Que ton esprit tout arrêté

Ne murmure ni ne respire.


La rose en rendant son odeur,

Le Soleil donnant son ardeur,
Diane et le char qui la traîne5,

Une Naïade dedans l'eau

Et les Grâces dans un tableau,

Font plus de bruit que ton haleine.


Là je soupire auprès de toi,

Et considérant comme quoi

Ton œil si doucement repose,

Je m'écrie : Ô Ciel ! peux-tu bien

Tirer d'une si belle chose

Un si cruel mal que le mien ?


La solitude

Sus, ma Corine! que je cueille
Tes baisers du matin au soir !
Vois, comment pour nous faire asseoir,
Ce myrte a laissé choir sa feuille !

Ois le pinson et la linotte,
Sur la branche de ce rosier ;
Vois branler leur petit gosier,
Ois comme ils ont changé de note !

Approche, approche, ma Dryade !
Ici murmureront les eaux ;
Ici les amoureux oiseaux
Chanteront une sérénade.

Prête-moi ton sein pour y boire
Des odeurs qui m'embaumeront;
Ainsi mes sens se pâmeront
Dans les lacs de tes bras d'ivoire.

Je baignerai mes mains folâtres
Dans les ondes de tes cheveux,
Et ta beauté prendra les voeux
De tes oeillades idolâtres.

Ne crains rien, Cupidon nous garde.
Mon petit ange, es-tu pas mien ?
Ah ! je vois que tu m'aimes bien :
Tu rougis quand je te regarde.

Dieux ! que cette façon timide
Est puissante sur mes esprits !
Renaud ne fut pas mieux épris
Par les charmes de son Armide.

Ma Corine, que je t'embrasse !
Personne ne nous voit qu'Amour ;
Vois que même les yeux du jour
Ne trouvent ici point de place.

Les vents qui ne se peuvent taire,
Ne peuvent écouter aussi,
Et ce que nous ferons ici
Leur est un inconnu mystère.


Sonnet à Philis


Sacrés murs du Soleil où j'adorai Philis,

Doux séjour où mon âme était jadis charmée,

Qui n'est plus aujourd'hui sous nos toits démolis,

Que le sanglant butin d'une orgueilleuse armée,


Ornements de l'autel qui n'êtes que fumée,

Grand temple ruiné, mystères abolis,

Effroyables objets d'une ville allumée,

Palais, homme, chevaux, ensemble ensevelis,


Fossés larges et creux tous comblés de murailles,

Spectacles de frayeur, de cris, de funérailles,

Fleuve par où le sang ne cesse de courir,


Charniers où les corbeaux et loups vont tous repaître,

Clairac pour une fois que vous m'avez fait naître,

Hélas ! combien de fois me faites-vous mourir !


Je songeais que Philis des enfers revenue"


Je songeais que Philis des enfers revenue,

Belle comme elle était à la clarté du jour,

Voulait que son fantôme encore fît l'amour

Et que comme Ixion j'embrassasse une nue.


Son ombre dans mon lit se glissa toute nue

Et me dit : " Cher Tircis, me voici de retour,

Je n'ai fait qu'embellir en ce triste séjour

Où depuis ton départ le sort m'a retenue.


Je viens pour rebaiser le plus beau des amants,

Je viens pour remourir dans tes embrassements. "

Alors, quand cette idole eut abusé ma flamme


Elle me dit : " Adieu, je m'en vais chez les morts.

Comme tu t'es vanté d'avoir foutu mon corps,

Tu pourras te vanter d'avoir foutu mon âme. "


Stances

Quand tu me vois baiser tes bras,

Que tu poses nus sur tes draps,

Bien plus blancs que le linge même ;

Quand tu sens ma brûlante main

Se promener dessus ton sein,

Tu sens bien, Cloris, que je t'aime.


Comme un dévot devers les cieux,

Mes yeux tournés devers tes yeux,

A genoux auprès de ta couche,

Pressé de mille ardents désirs,

Je laisse sans ouvrir ma bouche

Avec toi dormir mes plaisirs.


Le sommeil aise de t'avoir

Empêche tes yeux de me voir,

Et te retient dans son empire

Avec si peu de liberté,

Que ton esprit tout arrêté

Ne murmure ni ne respire.


La rose en rendant son odeur,

Le soleil donnant son ardeur,

Diane et le char qui la traîne,

Une Naïade dedans l'eau,

Et les Grâces dans un tableau,

Font plus de bruit que ton haleine.


Là je soupire auprès de toi,

Et considérant comme quoi

Ton œil si doucement repose,

Je m'écrie : Ô Ciel ! peux-tu bien

Tirer d'une si belle chose

Un si cruel mal que le mien ?


D'un sommeil plus tranquille à mes Amours rêvant

D'un sommeil plus tranquille à mes Amours rêvant

J'éveille avant le jour mes yeux et ma pensée,

Et cette longue nuit si durement passée,

Je me trouve étonné de quoi je suis vivant.

Demi désespéré je jure en me levant

D'arracher cet objet à mon âme insensée,

Et soudain de ses voeux ma raison offensée

Se dédit et me laisse aussi fol que devant.

Je sais bien que la mort suit de près ma folie,

Mais je vois tant d'appas en ma mélancolie

Que mon esprit ne peut souffrir sa guérison.

Chacun à son plaisir doit gouverner son âme,

Mytridate autrefois a vécu de poison,

Les Lestrigons de sang, et moi je vis de flamme.


Au moins ai-je songé que je vous ai baisée

Au moins ai-je songé que je vous ai baisée,

Et bien que tout l'amour ne s'en soit pas allé,

Ce feu qui dans mes sens a doucement coulé,

Rend en quelque façon ma flamme rapaisée.

Après ce doux effort mon âme reposée

Peut rire du plaisir qu'elle vous a volé,

Et de tant de refus à demi consolé,

Je trouve désormais ma guérison aisée.

Mes sens déjà remis commencent à dormir,

Le sommeil qui deux nuits m'avait laissé gémir,

Enfin dedans mes yeux vous fait quitter la place.

Et quoi qu'il soit si froid au jugement de tous,

Il a rompu pour moi son naturel de glace,

Et s'est montré plus chaud et plus humain que vous.


Vous avez la fesse soudaine,

Vous avez la fesse soudaine,

Alors qu'on vous presse le flanc ?

Le cul sans cesse me démène

Comme l'aiguille d'un cadran.

Qui vous voit la mine si froide,

Ne vous croit point le cul si chaud.

C'est au con qu'il faut un vit roide,

Ce n'est point au front qu'il le faut.


Je viens dans un désert mes larmes épancher

Je viens dans un désert mes larmes épancher,

Où la terre languit, où le Soleil s’ennuie,

Et d’un torrent de pleurs qu’on ne peut étancher

Couvre l’air de vapeurs et la terre de pluie.

Là le seul réconfort qui peut m’entretenir,

C’est de ne craindre point que les vivants me cherchent

Où le flambeau du jour n’osa jamais venir.


À Chloris

S'il est vrai, Chloris, que tu m'aimes,
Mais j'entends, que tu m'aimes bien,
Je ne crois point que les rois mêmes
Aient un bonheur pareil au mien.

Que la mort serait importune
De venir changer ma fortune
A la félicité des cieux!

Tout ce qu'on dit de l'ambroisie
Ne touche point ma fantaisie
Au prix des grâces de tes yeux.


Contre l’hiver


Plein de colère et de raison,

Contre toi, barbare saison,

Je prépare une rude guerre,

Malgré les lois de l’univers,

Qui de la glace des hivers

Chassent les flammes du tonnerre,

Aujourd’hui l’ire de mes vers

Des foudres contre toi desserre.


Tous nos arbres sont dépouillés,

Nos promenoirs sont tout mouillés,

L’émail de notre beau parterre

A perdu ses vives couleurs,

La gelée a tué les fleurs,

L’air est malade d’un caterre,

Et l’œil du ciel noyé de pleurs

Ne sait plus regarder la terre.


La nacelle, attendant le flux

Des ondes qui ne courent plus,

Oisive au port est retenue ;

La tortue et les limaçons

Jeûnent perclus sous les glaçons ;

L’oiseau sur une branche nue

Attend pour dire ses chansons

Que la feuille soit revenue.


Le héron, quand il veut pêcher,

Trouvant l’eau toute de rocher,

Se paît du vent et de sa plume ;

Il se cache dans les roseaux

Et contemple, au bord des ruisseaux,

La bise contre sa coutume

Souffler la neige sur les eaux

Où bouillait autrefois l’écume.


Les poissons dorment assurés,

D’un mur de glace remparés,

Francs de tous les dangers du monde,

Fors que de toi tant seulement,

Qui restreins leur moite élément

Jusqu’à la goutte plus profonde,

Et les laisses sans mouvement,

Enchassés en l’argent de l’onde.


Élégie à une dame


…..

Je veux faire des vers qui ne soient pas contraints,

Promener mon esprit par de petits desseins,

Chercher des lieux secrets où rien ne me déplaise,

Méditer à loisir, rêver tout à mon aise,

Employer toute une heure à me mirer dans l'eau,

Ouïr comme en songeant la course d'un ruisseau,

Écrire dans les bois, m'interrompre, me taire,

Composer un quatrain, sans songer à le faire.

Après m'être égayé par cette douce erreur,

Je veux qu'un grand dessein réchauffe ma fureur,

Qu'un œuvre de dix ans me tienne à la contrainte,

De quelque beau Poème, où vous serez dépeinte :

Là si mes volontés ne manquent de pouvoir,

J'aurai bien de la peine en ce plaisant devoir.

En si haute entreprise où mon esprit s'engage,

Il faudrait inventer quelque nouveau langage,

Prendre un esprit nouveau, penser et dire mieux

Que n'ont jamais pensé les hommes et les Dieux.