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JAMMES, Francis


Quand verrai-je les îles...


Quand verrai-je les îles où furent des parents ?

Le soir, devant la porte et devant l’océan

on fumait des cigares en habit bleu barbeau.

Une guitare de nègre ronflait, et l’eau

de pluie dormait dans les cuves de la cour.

L’océan était comme des bouquets en tulle

et le soir triste comme l’été et une flûte.

On fumait des cigares noirs et leurs points rouges

s’allumaient comme ces oiseaux aux nids de mousse

dont parlent certains poètes de grand talent.

Ô Père de mon Père, tu étais là, devant

mon âme qui n’était pas née, et sous le vent

les avisos glissaient dans la nuit coloniale.

Quand tu pensais en fumant ton cigare,

et qu’un nègre jouait d’une triste guitare,

mon âme qui n’était pas née existait-elle ?

Était-elle la guitare ou l’aile de l’aviso ?

Était-elle le mouvement d’une tête d’oiseau

caché lors au fond des plantations,

ou le vol d’un insecte lourd dans la maison ?



Par le petit garçon …

Agonie

Par le petit garçon qui meurt près de sa mère

tandis que des enfants s'amusent au parterre ;

et par l'oiseau blessé qui ne sait pas comment

son aile tout à coup s'ensanglante et descend ;

par la soif et la faim et le délire ardent :

Je vous salue,

Marie.

Flagellation

Par les gosses battus par l'ivrogne qui rentre,

par l'âne qui reçoit des coups de pied au ventre,

par l'humiliation de l'innocent châtié,

par la vierge vendue qu'on a déshabillée,

par le fils dont la mère a été insultée :

Je vous salue.

Marie.

Couronnement d'épines

Par le mendiant qui n'eut jamais d'autre couronne

que le vol des frelons, amis des vergers jaunes,

et d'autre sceptre qu'un bâton contre les chiens ;

par le poète dont saigne le front qui est ceint

des ronces des désirs que jamais il n'atteint :

Je vous salue.

Marie.

Portement de Croix

Par la vieille qui, trébuchant sous trop de poids,

s'écrie « Mon Dieu ! » Par le malheureux dont les bras

ne purent s'appuyer sur une amour humaine

comme la Croix du Fils sur Simon de Cyrène;

Par le cheval tombé sous le chariot qu'il traîne :

Je vous salue,

Marie.

Crucifiement

Par les quatre horizons qui crucifient le Monde,

Par tous ceux dont la chair se déchire ou succombe,

Par ceux qui sont sans pieds, par ceux qui sont sans mains.

Par le malade que l'on opère et qui geint

et par le juste mis au rang des assassins :

Je vous salue,

Marie.


Les dimanches

Les dimanches, les bois sont aux vêpres.
Dansera-t-on sous les hêtres ?
Je ne sais... Qu’est-ce que je sais ?
Une feuille tombe de la croisée...
C’est tout ce que je sais ..

L’église. On chante. Une poule.
La paysanne a chanté, c'est la fête.
Le vent dans l'azur se roule.
Dansera-t-on sous les hêtres ?
Je ne sais pas. Je ne sais.

Mon cœur est triste et doux
Dansera-t-on sous les hêtres ?
Mais tu sais bien que, les dimanches, les bois sont aux vêpres.

Penser cela, est-ce être poète ?
Je ne sais pas. Qu’est-ce que je sais ?
Est-ce que je vis ? Est-ce que je rêve ?

Oh ! ce soleil et ce bon, doux, triste chien...
Et la petite paysanne
à qui j'ai dit : vous chantez bien...

Dansera-t-elle sous les hêtres ?
Je voudrais être, voudrais être
celui qui lentement laisse tomber,
comme un arbre ses baies,
sa tristesse pareille, sa tristesse
pareille aux bois qui sont aux vêpres.



Amsterdam (1900)


Les maisons pointues ont l’air de pencher. On dirait

qu’elles tombent. Les mâts des vaisseaux qui s’embrouillent

dans le ciel sont penchés comme des branches sèches

au milieu de verdure, de rouge, de rouille,

de harengs saurs, de peaux de moutons et de houille.


Robinson Crusoé passa par Amsterdam,

Je crois, du moins, qu’il y passa, en revenant

de l’île ombreuse et verte aux noix de coco fraîches.

Quelle émotion il dut avoir quand il vit luire

Les portes énormes, aux lourds marteaux, de cette ville !...


Regardait-il curieusement les entresols

où les commis écrivent des livres de comptes ?

Eut-il envie de pleurer en resongeant

à son cher perroquet, à son lourd parasol

qui l’abritait dans l’île attristée et clémente ?


Ô Éternel ! soyez béni s’écriait-il

devant les coffres peinturlurés de tulipes.

Mais son cœur attristé par la joie du retour

regrettait son chevreau qui, aux vignes de l’île,

était resté tout seul et, peut-être, était mort.


Et j’ai pensé à ça devant les gros commerces

où l’on songe à des Juifs qui touchent des balances,

avec des doigts osseux noués de bagues vertes.

Vois ! Amsterdam s’endort sous les cils de la neige

dans un parfum de brume et de charbon amer.


Hier soir les globes blancs des bouges allumés,

d’où l’on entend l’appel sifflé des femmes lourdes,

pendaient comme des fruits ressemblant à des gourdes.

Bleues, rouges, vertes, les affiches y luisaient.

L’amer picotement de la bière sucrée

m’y a râpé la langue et démangé au nez.


Et, dans les quartiers juifs où sont les détritus,

on sentait l’odeur crue et froide du poisson.

Sur les pavés gluants étaient des peaux d’orange.

Une tête bouffie ouvrait des yeux tout larges,

un bras qui discutait agitait des ognons.

Rébecca, vous vendiez à de petites tables

quelques bonbons suants arrangés pauvrement...


On eût dit que le ciel, ainsi qu’une mer sale,

versât dans les canaux des nuages de vagues.

Fumée qu’on ne voit pas, le calme commercial

montait des toits cossus en nappes imposantes,

et l’on respirait l’Inde au confort des maisons.


Ah ! j’aurais voulu être un grand négociant,

de ceux qui autrefois s’en allaient d’Amsterdam

vers la Chine, confiant l’administration

de leur maison à de fidèles mandataires.

Ainsi que Robinson j’aurais devant notaire

signé pompeusement ma procuration.


Alors, ma probité aurait fait ma fortune.

Mon négoce eût fleuri comme un rayon de lune

sur l’imposante proue de mon vaisseau bombé.

J’aurais reçu chez moi les seigneurs de Bombay

qu’eût tentés mon épouse à la belle santé.


Un nègre aux anneaux d’or fût venu du Mogol

trafiquer, souriant, sous mon grand parasol !

Il aurait enchanté de ses récits sauvages

ma mince fille aînée, à qui il eût offert

une robe en rubis filé par des esclaves.


J’aurais fait faire les portraits de ma famille

par quelque habile peintre au sort infortuné :

ma femme belle et lourde, aux blondes joues rosées,

mes fils, dont la beauté aurait charmé la ville,

et la grâce diverse et pure de mes filles.


C’est ainsi qu’aujourd’hui, au lieu d’être moi-même,

j’aurais été un autre et j’aurais visité

l’imposante maison de ces siècles passés,

et que, rêveur, j’eusse laissé flotter mon âme

devant ces simples mots : là vécut Francis Jammes.