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GENET, Jean



Le funambule

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Cet amour- mais presque désespéré, mais chargé de tendresse- que tu dois montrer à ton fil, il aura autant de force qu'en montre le fil de fer pour te porter...

Le fil était mort- ou si tu veux muet aveugle- te voici: il va vivre et parler...

Tu l'aimeras et d'un amour presque charnel...

Ton fil de fer charge-le de la plus belle expression non de toi mais de lui. Tes bonds, tes sauts, tes danses- en argot d'acrobate tes: flic-flac, courbettes, saut périlleux, roues, etc..., tu les réussiras non pour que tu brilles, mais afin qu'un fil d'acier qui était mort et sans

voix enfin chante...

A son tour le fil fera de toi le plus merveilleux des danseurs...

Je ne serais pas surpris, quand tu marches par terre que tu tombes et te fasses une entorse. Le fil te portera mieux, plus sûrement qu'une route...

La Mort- la Mort dont je te parle- n'est pas celle qui suivra ta chute, mais celle qui précède ton apparition sur le fil. C'est avant de l'escalader que tu meurs. Celui qui dansera sera mort- décidé à toutes les beautés, capable de toutes. Quand tu apparaîtras une pâleur- non, je ne parle pas de la peur, mais de son contraire, d'une audace invincible- une pâleur va te recouvrir. Malgré ton fard et tes paillettes tu seras blême, ton âme livide. C'est alors que ta précision sera parfaite. Plus rien ne te rattachant au sol tu pourras danser sans tomber. Mais veille de mourir avantd'apparaître, et qu'un mort danse sur le fil...

Si je lui conseille d'éviter le luxe dans sa vie privée, si je lui conseille d'être un peu crasseux, de porter des vêtement avachis, des souliers éculés, c'est pour que, le soir sur la piste le dépaysement soit plus grand,... c'est parce que la réalité du cirque tient dans cette métaphore de la poussière en poudre d'or, mais c'est surtout parce qu'il faut que celui qui doit susciter cette image admirable soit mort, ou, si l'on y tient, qu'il se traîne sur terre comme le dernier, comme le plus pitoyable des humains...Qu'il n'existe enfin que dans son apparition...

J'ajoute pourtant que tu dois risquer une mort physique définitive. La dramaturgie du Cirque l'exige... Le danger a sa raison : il obligera tes muscles à réussir une parfaite exactitude...et cette exactitude sera la beauté de ta danse...

Sache contre qui tu triomphes. Contre nous ,mais... ta danse sera haineuse. On n'est pas artiste sans qu'un grand malheur s'en soit mêlé...

Pour acquérir cette solitude absolue dont il a besoin s'il veut réaliser son œuvre- tirée d'un néant qu'elle va combler et rendre sensible à la fois- le poète peut s'exposer dans quelque posture qui sera pour lui la plus périlleuse. Cruellement il écarte tout curieux, tout ami, toute sollicitation qui tâcheraient d'incliner son œuvre vers le monde. S'il veut, il peut s'yprendre ainsi : autour de lui il lâche une odeur si nauséabonde, si noire qu'il s'y trouve égaré, à demi asphyxié lui-même par elle...

Si tu danses pour le public, il le saura, tu es perdu. Te voici un de ses familiers. Plus jamais fasciné par toi, il se rassiéra lourdement en lui-même d'où tu ne l'arrachera plus...

Impolitesse du public : durant tes plus périlleux mouvements, il fermera les yeux. Il ferme les yeux quand pour l'éblouir tu frôle la mort...

Tu connaîtras une période amère- une sorte d'Enfer- et c'est après ce passage par la forêt obscure que tu resurgiras, maître de ton art. C'est un des plus émouvants mystères que celui-là : après une période brillante, tout artiste aura traversé une désespérante contrée, risquant de perdre sa raison et sa maîtrise...

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Journal d’un voleur

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Il fut arrêté par la police. Devant moi s'échangea ce dialogue :


-C'est toi qui as fait le coup de la rue Flandre.

-Non, c'est pas moi.

-C'est toi. Le concierge te reconnaît.

-C'est un type qui a ma gueule.

-Elle dit qu'il s'appelle Guy.

-C'est un type qui a ma gueule et mon nom.

-Elle reconnaît tes fringues.

-Il a ma gueule, mon nom et mes fringues.

-C'est les mêmes cheveux.

-Il a ma gueule, mon nom, mes fringues et mes cheveux.

-On a relevé tes empreintes.

-Il a ma gueule, mon nom, mes fringues, mes cheveux et mes empreintes.

-Ca peut aller loin.

-Jusqu'au bout.

-C'est toi qui as fait le coup.

-Non c'est pas moi.

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Les Bonnes

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SOLANGE - Hurlez si vous voulez ! Poussez même votre dernier cri, Madame ! ( Elle pousse Claire qui reste accroupie dans un coin. ) Enfin ! Madame est morte ! étendue sur le linoléum... étranglée par les gants de la vaisselle. Madame peut rester assise ! Madame peut m’appeler mademoiselle Solange. Justement. C’est à cause de ce que j’ai fait. Madame et Monsieur m’appelleront mademoiselle Solange Lemercier... Madame aurait dû enlever cette robe noire, c’est grotesque. ( Elle imite la voix de Madame .) M’en voici réduite à porter le deuil de ma bonne. À la sortie du cimetière, tous les domestiques du quartier défilaient devant moi comme si j’eusse été de la famille. J’ai si souvent prétendu qu’elle faisait partie de la famille. La morte aura poussé jusqu’au bout la plaisanterie. Oh ! Madame... Je suis l’égale de Madame et je marche la tête haute... ( Elle rit ). Non, monsieur l’Inspecteur, non. ..Vous ne saurez rien de mon travail. Rien de notre travail en commun. Rien de notre collaboration à ce meurtre... Les robes ? Oh ! Madame peut les garder. Ma sœur et moi nous avions les nôtres. Celles que nous mettions la nuit en cachette. Maintenant, j’ai ma robe et je suis votre égale. Je porte la toilette rouge des criminelles. Je fais rire Monsieur ? Je fais sourire Monsieur ? Il me croit folle. Il pense que les bonnes doivent avoir assez bon goût pour ne pas accomplir de gestes réservés à Madame ! Vraiment il me pardonne ? Il est la bonté même. Il veut lutter de grandeur avec moi.

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Querelle de Brest

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Pendant quelques heures il (le policier Mario) devait être celui qui doit découvrir la faille des hommes, leur péché, la légère indication pouvant, le plus sûrement possible, conduire l'homme le plus insoupçonnable, au châtiment le plus terrible. Métier sublime qu'il serait fou de rabaisser à la pratique d'écouter aux portes, ou regarder par le trou des serrures. Mario n'éprouvait aucune curiosité à l'égard des gens, ni ne désirait commettre d'indiscrétion, mais ayant enfin décelé ce léger indice du mal, il devait procéder un peu comme l'enfant avec la mousse de savon : de l'extrémité d'une paille choisir le fragile élément capable d'être travaillé jusqu'à devenir une bulle irisée. Mario connaissait alors un sentiment d'exquise allégresse quand il allait de découverte en découverte, quand il sentait, comme de son propre souffle, le crime se gonfler, se gonfler encore,, enfin se détacher de lui et monter seul dans le ciel.

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