Test
Download document

MICHON, Pierre



Les onze

.....
Il s'arrêta à plus de soixante ans avec ses sacs d'écus sous ce ciel français et y épousa une fillette de vieille noblesse et de petite fortune, qui s'appelait Juliette. De leur union naquit vers 1710 Suzanne, la mère du peintre – née donc comme des bataillons de Limousins noirauds, moreaux, mal faits, tombés des échelles, noyés dans des boues, le jour du Seigneur ivres-morts s'égorgeant entre eux, mais qui de toute cette boue avaient comme magiquement fait de l'or pour une tierce personne – et née aussi du grand appétit souverain, magicien, qui sur ces corps de boue avait bâti les grandes levées toutes droites, les impeccables écluses ; née, Monsieur, comme à la fois de l'image du ciel calme sur les eaux calmes du canal, l'image unique du ciel unique, et des corps multiples enterrés dessous et pour l'Eternité inapaisés, grimaçants, pour l'Eternité avec leur couteau à la main et l'insulte patoise à la bouche, le jour du Seigneur ; et née enfin d'une belle mais terne fille frileuse de vieille noblesse provinciale qui n'avait d'autre destin que d'attendre, puis de recevoir le plaisir et la graine d'un vieillard sans foi ni loi, ou plutôt dont la seule foi et la seule loi avaient été de placer cette graine avec un très intense plaisir dans un ventre blanc à sang bleu. Il n'en profita pas outre mesure : il n'eut pas même le temps de s'emparer par ricochet du nom de sa femme et de se faire anoblir par Monsieur de Louvois à la Surintendance des fleuves, car il mourut presque aussitôt. Peu importe : il y avait eu dans la fille à sang bleu la satisfaction irrévocable, la trace exultante en forme de petite fille.

L'enfant était belle comme le jour, ainsi disait-on dans ces époques, la peau d'albâtre, la joue de vermeil, l'oeil d'iris, le cheveu d'or, le lys et les roses – lisez les textes de ce temps, elles sont toutes ainsi. Cette fille comme sortie des pages de Casanova ou de Sade, et de Bernardin ou Jean-Jacques aussi bien, grandit et fut élevée par la fille frileuse qui était une jeune veuve apeurée ; et la fille frileuse qui n'avait pas d'autre enfant, pas d'autre horizon ou d'autre objet, qui en dépit des sacs d'écus du vieillard était une pauvresse qui ne pouvait dire sienne en ce monde qu'une petite fille, la veuve frileuse l'éleva comme vous pouvez le penser : elle l'éleva comme si elle était vraiment d'albâtre, ou plutôt de porcelaine, comme si elle avait vraiment la fragilité et la caducité des roses ; mais comme si aussi elle était la reine de ce monde, comme si de cette royauté sa caducité était garante, comme une princesse ; et s'apeurant sans mesure, la mère, de ce qu'une princesse nécessairement à l'âge où le corsage s'emplit doit trouver un fuseau où se piquer la main à en mourir. Et bien sûr dans la belle maison de petite noblesse à Combleux, le château comme on dit maintenant, mais qui à l'époque était indubitablement une médiocre maison de médiocre noblesse derrière un perron et des buis, où on avait consenti un mariage de roture, l'enfant était une princesse sage, frileuse, rêveuse ; seulement quand elle mettait le nez hors du château il y avait les digues, les levées avec leurs nœuds de fer, le tout bien cimenté de ciment limousin, sang et boue, l'oeuvre magique du père.

.....


Vies minuscules

......
Il a caressé des petits serpents très doux ; il parlait toujours. Le mégot brûlait son doigt ; il a pris sa dernière bouffée. Le premier soleil l'a frappé, il a chancelé, s'est retenu à des robes fauves, des poignées de menthe ; il s'est souvenu de chairs de femmes, de regards d'enfants, du délire des innocents : tout cela parlait dans le chant des oiseaux ; il est tombé à genoux dans la bouleversante signifiance du Verbe universel. Il a relevé la tête, a remercié Quelqu'un, tout a pris sens, il est retombé mort.

.....
À Mourioux dans mes premiers âges, il arrivait lorsque j'étais malade ou seulement inquiet, que ma grand-mère pour me divertir allât chercher les Trésors. J'appelais ainsi deux boîtes de fer-blanc naïvement peintes et cabossées qui avaient jadis contenu des biscuits, mais qui recelaient alors de tout autres nourritures: ce qu'en tirait ma grand-mère, c'était des objets dits précieux et leur histoire, de ces bijoux transmis qui sont mémoires aux petites gens. Des généalogies compliquées pendaient avec des breloques aux chaînettes de cuivre; des montres étaient arrêtées sur l'heure d'un ancêtre; parmi des anecdotes courant sur les grains d'un chapelet, des pièces portaient, avec le profil d'un roi, le récit d'un don et le nom manant du donateur. Le mythe inépuisable authentifiait son gage limité; le gage luisait faiblement au creux de la main d'Élise, dans son tablier noir, améthyste ébréchée ou bague sans chaton; le mythe que déversait benoîtement sa bouche suppléait le chaton des bagues et épurait l'eau des pierres, prodiguait toute la joaillerie verbale qui éclate dans les étranges noms propres des aïeux, dans la centième variante d'une histoire qu'on connaît, dans les motifs obscurs des mariages, des morts.

Au fond d'une de ces boîtes, pour moi, pour Élise, pour nos secrètes palabres, il y avait la Relique des Péluchet.

C'était le trésor le plus anodin et le plus précieux. Élise manquait rarement de le produire après tous les autres, comme le mieux-aimé des Lares; et, comme tel, il était plus que les autres archaïque, simplet, d'un art rude et nu. Son apparition me causait, avec une trouble attente, une sorte de malaise et une poignante pitié.

.....