COCTEAU, Jean
Quelquefois temps cruel
Quelquefois temps cruel ta machine tu montres.
Notre poignet rongé par l’insecte des montres
Enlace loin de nous ses veines d’un bleu clair
Fleuves d’une patrie insensible à nos craintes
Et sous la peau menteuse où leurs courbes sont peintes
Mêlant une encre rouge au sel de l’eau de mer.
Le sang ne cherche pas à comprendre sa course
Son destin est de fuir pour rejoindre sa source
Il m’effraye et mon pouls avec ma montre bat.
Je n’ose regarder vivre ni l’un ni l’autre…
Alors en vous sommeil lâchement je me vautre
Votre balai j’enfourche et je vole au sabbat.
Aujourd’hui
Aujourd’hui c’est demain et hier qui s’épousent
Demain c’est hier jeune et hier demain vieux
Implacable travail de trois Parques, jalouses
D’un secret emmêlant les dates et les lieux.
Leur tâche à notre sort les laisse indifférentes
Car on n’en peut rien voir sur l’envers du tissu.
Elles travaillent vite et nous paraissent lentes
Et ce que nous cachons s’y brode à notre insu.
Il est court le chemin
Il est court le chemin de la flamme à la neige
Du rouge au blanc du blanc au bleu.
Si le feu brûlait ma maison, qu’emporterai-je ?
J’aimerais emporter le feu.
Drapeaux drapeaux vaincus par la débâcle interne
Vous m’encombrez de vos haillons.
Serait-ce pour vous pendre et pour vous mettre en berne
Drapeaux morts que nous travaillons.
Odile
Odile rêve au bord de l'île
Lorsqu'un crocodile surgit.
Odile a peur du crocodile
Et pour éviter un " ci-gît "
Le crocodile croque Odile.
Caï raconte ce roman
Mais peut-être Caï l'invente
Odile est peut-être vivante
Et je crois bien que Caï ment.
Un autre ami d'Odile, Aligue,
Pour qu'on répande cette mort,
Se démène, paye et intrigue.
Moi, je trouve qu'Aligue a tort.
Préambule
A force de vouloir être
Dans cette solitude où
De n’être rien les autres craignent
A force d’oublier de vivre
Traqué par la peur d’un esclandre
Évitant que n’importe quel
Joyeux drille ne s’aperçoive
De mon effort d’être je n’ose
Ni manger ni boire ni
M’attabler au bord de leurs danses
A force de vivre sous
L’uniforme mal connu
D’une légion étrangère
A force de me donner l’air
De n’avoir pas l’air à force
De m’engluer dans mes pièges
A force de me dire s’ils veulent
Voir mes papiers je suis perdu
Bref à force de feindre
D’être des leurs moi le voleur
Aux semelles de silence
A force de donner le change
Et pour l’ombre d’un bossu
Avoir pris celle des anges
Et d’alourdir mon scaphandre
D’oeuvres de plus en plus suspectes
A la barque des beaux rameurs
A force de suivre les ombres
De fantômes sans châteaux
Styx sur tes désertes rives
Sans avoir vécu je meurs.
Le Chercheur Dort
Coq de roche il éclate aux montagnes
Rocheuses
Ton cri de roc en roc. Éveillant dans leur couche humide les chercheuses,
Les chercheuses d'or, coq !
Cherchez les feuilles d'or et les lames de sabre
Et les lames de soc.
Dans l'écume sanglante où le bateau se cabre
À la crête du coq.
L'adolescent parcourt, dès l'aube scélérate,
Rêve, tes corridors ;
Et mieux que dans le lit du
Tigre et de l'Euphrate
Trouve des lingots d'or.
Il meurt pour s'endormir sous le soleil des fièvres,
Et se réveille mort...
Chercheuses d'or mettez votre doigt sur vos lèvres :
Halte !
Le chercheur dort.
Contre le Doute
Contre le doute hélas je n’ai pas de refuge
En quelles mains me suis-je mis ?
Et comment me juger car lorsque je me juge
J’ai les yeux de mes ennemis.
Que j’aimerais m’aimer et me laurer de gloire.
Attendre le succès final.
Mais contre moi si loin que cherche ma mémoire
Se retourne mon tribunal.
L’avocat me suspecte et le jury m’accuse
Tous les témoins me donnent tort
Et je dois écouter sans me trouver d’excuse
Ma condamnation à mort.
L'ange Heurtebise
L’ange Heurtebise sur les gradins
En moire de son aile
Me bat, me rafraîcht la mémoire,
Le gredin, seul, immobile
Avec moi dans l’agate,
Que brise, âne ton bât
Surnaturel.
L'ange Heurtebise, d'une brutalité
Incroyable saute sur moi. De grâce
Ne saute pas si fort,
Garçon bestial, fleur de haute
Stature.
Je m'en suis alité. En voilà
Des façons. J'ai l'as ; constate.
L'as tu ?
L'ange Heurtebise me pousse ;
Et vous roi Jésus, miséricorde,
Me hissez, m'attirez jusqu'à l'angle
Droit de vos genoux pointus ;
Plaisir sans mélange. Pouce ! dénoue
La corde, je meurs.
…..
Ange Heurtebise, abonde, moelle
D'avion en sureau et en toile d'albâtre.
C'est l'heure. Il faut encore
Descendre à mon secours, la tête
La première, à travers le verre
Sans défaut des yeux, le vide, l'île
Où chante l'âtre. Sors ton épée.
Viens au ralenti folle étoile.
…..
Le dieu nu
Il allait en silence au milieu des risées –
Il feignait d’être sourd à l’unanime affront –
Il souriait avec des lèvres défrisées –
Un bandeau noir ceignait les boucles de son front –
Et je lui demandai : « Jeune homme aux membres frêles
Es-tu l’amour ? » -- Alors il me répondit : Non !
Je marche en me cachant à l’ombre de ses ailes,
Et je suis le dieu nu qui ne dit pas son nom.
Jeune fille endormie
Rendez-vous derrière l'arbre à songe;
Encore faut-il savoir auquel aller.
Souvent on embrouille les anges,
Victime du mancenillier.
Nous qui savons ce que ce geste attire:
Quitter le bal et les buveurs de vin,
A bonne distance des tirs
Nous ne dormirons pas en vain.
Dormons sous un prétexte quelconque,
par exemple: voler en rêve;
Et mettons-nous en forme de quinconce,
Pour surprendre les rendez-vous.
C'est le sommeil qui fait ta poésie,
Jeune fille avec un seul grand bras paresseux;
Déjà le rêve à grand spectacle t'a saisie
Et plus rien d'autre ne t'intéresse.
Le Jardinier et la Mort
Un jeune jardinier persan dit à son prince :
“J’ai rencontré la Mort ce matin.
Elle m’a fait un geste de menace.
Sauve-moi! Je voudrais être par miracle,
à Ispahan ce soir.”
Le bon prince prête ses chevaux.
L’après-midi, ce prince rencontre la Mort.
“Pourquoi lui demande-t-il avez-vous fait ce matin,
à notre jardinier, un geste de menace?”
- “Je n’ai pas fait un geste de menace,” répond-elle,
“mais un geste de surprise.
Car je le voyais loin d’Ispahan ce matin
et je dois le prendre à Ispahan ce soir.”
Je n’aime pas dormir
Je n'aime pas dormir quand ta figure habite,
La nuit, contre mon cou ;
Car je pense à la mort laquelle vient trop vite,
Nous endormir beaucoup.
Je mourrai, tu vivras et c'est ce qui m'éveille!
Est-il une autre peur?
Un jour ne plus entendre auprès de mon oreille
Ton haleine et ton coeur.
Quoi, ce timide oiseau replié par le songe
Déserterait son nid !
Son nid d'où notre corps à deux têtes s'allonge
Par quatre pieds fini.
Puisse durer toujours une si grande joie
Qui cesse le matin,
Et dont l'ange chargé de me faire ma voie
Allège mon destin.
Léger, je suis léger sous cette tête lourde
Qui semble de mon bloc,
Et reste en mon abri, muette, aveugle, sourde,
Malgré le chant du coq.
Cette tête coupée, allée en d'autres mondes,
Où règne une autre loi,
Plongeant dans le sommeil des racines profondes,
Loin de moi, près de moi.
Ah ! je voudrais, gardant ton profil sur ma gorge,
Par ta bouche qui dort
Entendre de tes seins la délicate forge
Souffler jusqu'à ma mort.
…..