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COCTEAU, Jean


Le dieu nu


Il allait en silence au milieu des risées –

Il feignait d’être sourd à l’unanime affront –

Il souriait avec des lèvres défrisées –

Un bandeau noir ceignait les boucles de son front –


Et je lui demandai : « Jeune homme aux membres frêles

Es-tu l’amour ? » -- Alors il me répondit : Non !

Je marche en me cachant à l’ombre de ses ailes,

Et je suis le dieu nu qui ne dit pas son nom.


Jeune fille endormie

Rendez-vous derrière l'arbre à songe;

Encore faut-il savoir auquel aller.

Souvent on embrouille les anges,

Victime du mancenillier.

Nous qui savons ce que ce geste attire:

Quitter le bal et les buveurs de vin,

A bonne distance des tirs

Nous ne dormirons pas en vain.

Dormons sous un prétexte quelconque,

par exemple: voler en rêve;

Et mettons-nous en forme de quinconce,

Pour surprendre les rendez-vous.

C'est le sommeil qui fait ta poésie,

Jeune fille avec un seul grand bras paresseux;

Déjà le rêve à grand spectacle t'a saisie

Et plus rien d'autre ne t'intéresse.


Le Jardinier et la Mort

Un jeune jardinier persan dit à son prince :

“J’ai rencontré la Mort ce matin.

Elle m’a fait un geste de menace.

Sauve-moi! Je voudrais être par miracle,

à Ispahan ce soir.”

Le bon prince prête ses chevaux.

L’après-midi, ce prince rencontre la Mort.

“Pourquoi lui demande-t-il avez-vous fait ce matin,

à notre jardinier, un geste de menace?”

- “Je n’ai pas fait un geste de menace,” répond-elle,

“mais un geste de surprise.

Car je le voyais loin d’Ispahan ce matin

et je dois le prendre à Ispahan ce soir.”


Je n’aime pas dormir


Je n'aime pas dormir quand ta figure habite,

La nuit, contre mon cou ;

Car je pense à la mort laquelle vient trop vite,

Nous endormir beaucoup.


Je mourrai, tu vivras et c'est ce qui m'éveille!

Est-il une autre peur?

Un jour ne plus entendre auprès de mon oreille

Ton haleine et ton coeur.


Quoi, ce timide oiseau replié par le songe

Déserterait son nid !

Son nid d'où notre corps à deux têtes s'allonge

Par quatre pieds fini.


Puisse durer toujours une si grande joie

Qui cesse le matin,

Et dont l'ange chargé de me faire ma voie

Allège mon destin.


Léger, je suis léger sous cette tête lourde

Qui semble de mon bloc,

Et reste en mon abri, muette, aveugle, sourde,

Malgré le chant du coq.


Cette tête coupée, allée en d'autres mondes,

Où règne une autre loi,

Plongeant dans le sommeil des racines profondes,

Loin de moi, près de moi.


Ah ! je voudrais, gardant ton profil sur ma gorge,


Par ta bouche qui dort

Entendre de tes seins la délicate forge

Souffler jusqu'à ma mort.

…..