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BONNEFOY, Yves



Le bel été


Le feu hantait nos jours et les accomplissait,

son fer blessait le temps à chaque aube plus grise,

le vent heurtait la mort sur le toit de nos chambres,

le froid ne cessait pas d’environner nos coeurs.


Ce fut un bel été, fade, brisant et sombre,

tu aimas la douceur de la pluie en été

et tu aimas la mort qui dominait l’été

du pavillon tremblant de ses ailes de cendre.


Cette année-là, tu vins à presque distinguer

un signe toujours noir devant tes yeux porté

par les pierres, les vents, les eaux et les feuillages.


Ainsi le soc déjà mordait la terre meuble

et ton orgueil aima cette lumière neuve,

l’ivresse d’avoir peur sur la terre d’été.


Souvent dans le silence d’un ravin

j’entends (ou je désire entendre, je ne sais)

un corps tomber parmi les branches. Longue et lente

est cette chute aveugle ; que nul cri

ne vient jamais interrompre ou finir.


Je pense alors aux processions de la lumière

dans le pays sans naître ni mourir.


Une voix


Écoute-moi revivre dans ces forêts

sous les frondaisons de mémoire

où je passe verte,

sourire calciné d’anciennes plantes sur la terre,

race charbonneuse du jour.


Écoute-moi revivre, je te conduis

au jardin de présence,

l’abandonné du soir et que des ombres couvrent,

l’habitable pour toi dans le nouvel amour.


Hier régnant désert, j’étais feuille sauvage

et libre de mourir,

mais le temps mûrissait, plainte noire des combes,

la blessure de l’eau dans les pierres du jour.




Vrai nom


Je nommerai désert ce château que tu fus,

Nuit cette voix, absence ton visage,

Et quand tu tomberas dans la terre stérile

Je nommerai néant l’éclair qui t’a porté.


Mourir est un pays que tu aimais. Je viens

Mais éternellement par tes sombres chemins.

Je détruis ton désir, ta forme, ta mémoire,

Je suis ton ennemi qui n’aura de pitié.


Je te nommerai guerre et je prendrai

Sur toi les libertés de la guerre et j’aurai

Dans mes mains ton visage obscur et traversé,

Dans mon cœur ce pays qu’illumine l’orage.


Echte naam


Ik zal de burcht die je was Woestenij heten,
die stem Nacht noemen, je gezicht Gemis,
en wanneer je vallen zal in de dorre grond,
de bliksem die je droeg noemen Ontstentenis.


Doodgaan is een land dat je liefhad. Ik kom
echter eeuwig langs je sombere wegen,
ik verniel je verlangen, je vorm, je nagedachtenis,
ik ben je vijand die zal zijn zonder medeleven.


Ik zal je Oorlog noemen en ik zal je afnemen
de vrijheden van de oorlog en ik zal dragen
in mijn handen je duister en verweerd gezicht,
in mijn hart dit land door het onweer verlicht.



Traduction: Z. DE MEESTER




Une pierre


Plus de chemins pour nous, rien que l’herbe haute,

Plus de passage à gué, rien que la boue,

Plus de lit préparé, rien que l’étreinte

A travers nous des ombres et des pierres.


Mais claire cette nuit

Comme nous désirions que fût notre mort.

Elle blanchit les arbres, ils s’élargissent.

Leur feuillage : du sable, puis de l’écume.

Même au-delà du temps le jour se lève. »


Le myrte


Parfois je te savais la terre, je buvais

Sur tes lèvres l'angoisse des fontaines

Quand elle sourd des pierres chaudes, et l'été

Dominait haut la pierre heureuse et le buveur.


Parfois je te disais de myrte et nous brûlions

L'arbre de tous tes gestes tout un jour.

C'étaient de grands feux brefs de lumière vestale.

Ainsi je t'inventais parmi tes cheveux clairs.


Tout un grand été nul avait séché nos rêves,

Rouillé nos voix, accru nos corps, défait nos fers.

Parfois le lit tournait comme une barque libre

Qui gagne lentement le plus haut de la mer.



L’arbre des rues


Passant,
regarde ce grand arbre
et à travers lui
il peut suffire.
Car même déchiré, souillé,
l'arbre des rues,
c'est toute la nature,
tout le ciel,
l'oiseau s'y pose,
le vent y bouge, le soleil
y dit le même espoir malgré
la mort.
Philosophe,
as-tu chance d'avoir l'arbre
dans ta rue,
tes pensées seront moins ardues,
tes yeux plus libres,
tes mains plus désireuses
de moins de nuit.