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Paul FL É VAL



Le bossu


Mais c'était Lagardère ! Cocardasse avait raison, Passepoil aussi ; tous deux restaient au-dessous du vrai. Ils avaient beau vanter leur idole, ils n'en avaient pas assez dit. C'était la jeunesse qui attire et qui séduit, la jeunesse que regrettent les victorieux ; la jeunesse que ne peuvent racheter ni la fortune conquise, ni le génie planant sur le vulgaire agenouillé ; la jeunesse en sa fière et divine fleur, avec l'or de sa chevelure bouclée, avec le sourire épanoui de ses lèvres, avec l'éclair vainqueur de ses yeux !
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En avez-vous vu des jeunes hommes ? Et si vous en avez vu, combien ? Moi je connais des enfants de vingt ans et des vieillards de dix-huit. Les jeunes hommes, je les cherche. J'entends ceux-là qui savent en même temps qu'ils peuvent, faisant mentir le plus vrai des proverbes ; ceux-là qui portent comme les orangers bénis des pays du soleil, le fruit à côté de la fleur. Ceux-là qui ont tout à foison : l'honneur, le cœur, la sève, la folie, et qui s'en vont, brillants et chauds comme un rayon, épandant à pleines mains l'inépuisable trésor de leur vie.

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On chercherait longtemps avant de trouver un édifice qui parle plus éloquemment des lugubres grandeurs du passé. Au temps jadis, il était là comme une sentinelle, ce manoir assassin et pillard ; il guettait le voyageur passant dans la vallée. Ses fauconneaux muets et ses meurtrières silencieuses avaient alors une voix : les chênes ne croissaient pas dans ses tours crevassées ; ses remparts n'avaient point ce glacial manteau de lierre mouillé, ses tourelles montraient encore leurs menaçants créneaux, cachés aujourd'hui par cette couronne rougeâtre ou dorée que leur font les girofles et les énormes touffes de gueules-de-loup. Rien qu'à le voir, l'esprit s'ouvre à mille pensées mélancoliques ou terribles. C'est grand, c'est effrayant. La-dedans, personne n'a jamais dû être heureux.

Aussi le pays est plein de légendes noires comme de l'encre. A lui tout seul, le dernier seigneur, qu'on appelait Caylus-Verrou, a tué, dit-on, ses deux femmes, sa fille, son gendre, etc. Les autres, ses ancêtres, avaient fait de leur mieux avant lui.

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