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MAURIAC, François




Le nœud de vipères

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C'était risible et, en vérité, je riais seul, haletant un peu, appuyé contre un piquet de vigne, face aux pâles étendues de brume où des villages avec leurs églises, des routes et tous leurs peupliers avaient sombré. La lumière du couchant se frayait un difficile chemin jusqu'à ce monde enseveli. Je sentais, je voyais, je touchais mon crime. Il ne tenait pas tout entier dans ce hideux nid de vipères : haine de mes enfants, désir de vengeance, amour de l'argent; mais dans mon refus de chercher au-delà de ces vipères emmêlées. Je m'en étais tenu à ce noeud immonde comme s'il eut été mon coeur même, comme si les battements de ce coeur s'étaient confondus avec ces reptiles grouillants. Il ne m'avait pas suffi, au long d'un demi-siècle, de ne rien connaître en moi que ce qui n'était pas moi : j'en avais usé de même à l'égard des autres. De pauvres convoitises, sur la face de mes enfants, me fascinaient. La stupidité de Robert était ce qui m'apparaissait de lui, et je m'en tenais à cette apparence. Jamais l'aspect des autres ne s'offrit à moi comme ce qu'il faut crever, comme ce qu'il faut traverser pour les atteindre. C'était à trente ans, à quarante ans, que j'eusse dû faire cette découverte. Mais aujourd'hui, je suis un vieillard au coeur trop lent, et je regarde le dernier automne de ma vie endormir la vigne, l'engourdir de fumées et de rayons. Ceux que je devais aimer sont morts ; morts ceux qui auraient pu m'aimer. Et les survivants, je n'ai plus le temps, ni la force de tenter vers eux le voyage, de les redécouvrir. Il n'est rien en moi, jusqu'à ma voix, à mes gestes, à mon rire, qui n'appartienne au monstre que j'ai dressé contre le monde et à qui j'ai donné mon nom. »

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Het adderkluwen

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Het was lachwekkend en voorzeker lachte ik bij mezelf, een beetje hijgend, leunend tegen een wijngaardpaaltje, uitkijkend op de bleke, nevelige leegte waarin dorpen met hun kerken, wegen en al hun populieren waren verzonken. De gloed van de zonsondergang baande zich een weg naar deze bedolven wereld. Ik voelde, ik zag mijn misdaad, ik raakte ze aan. Die hield niet helemaal stand tegen dit afgrijselijke adderkluwen: haat tegen mijn kinderen, verlangen naar wraak, hunker naar geld; maar ik weigerde verder te kijken dan deze wirwar van adders. Ik had het bij dit weerzinwekkend kluwen gelaten alsof het mijn eigen hart was geweest, alsof deze hartenklop zich had versmolten met die krioelende reptielen. Voor mij had die halve eeuw niet volstaan, om niets in mezelf te kennen dan wat ik niet was: ik had me op dezelfde manier gedragen tegenover de anderen. De lamlendige hebzucht, op de gezichten van mijn kinderen, fascineerde me. Roberts stompzinnigheid was zoals ik ze me voorstelde, en die schijn bleef me bij. De aanblik van anderen had zich aan mij nooit voorgedaan als iets wat je moet openbreken, als iets waar je door moet dringen om hen te bereiken. Ik had het moeten inzien toen ik dertig jaar, veertig jaar oud was. Maar vandaag ben ik een oude man met een te traag hart en ik zie de laatste herfst van mijn leven de wijnstok in slaap wiegen en verdoven met rookslierten en stralen. Zij die ik moest liefhebben zijn dood; dood degenen die van mij hadden kunnen houden. En ik heb niet langer de tijd of de kracht de reis naar de overlevenden aan te gaan, ze opnieuw te ontdekken. Er zit niets in mij, ja zelfs mijn stem, mijn gebaren, mijn lach, dat niet hoort bij het monster dat ik heb afgericht tegen de wereld en aan wie ik mijn naam heb gegeven.

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Vertaling : Z. DE MEESTER





Thérèse Desqueyroux

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«Je l'ai épousé parce que...» Thérèse, les sourcils froncés, une main sur ses yeux, cherche à se souvenir. Il y avait cette joie puérile de devenir, par ce mariage, la belle-soeur d'Anne. Mais c'était Anne surtout qui en éprouvait de l'amusement ; pour Thérèse, ce lien ne comptait guère. Au vrai, pourquoi en rougir ? Les deux mille hectares de Bernard ne l'avaient pas laissée indifférente. Elle avait toujours eu la propriété dans le sang. Lorsque après les longs repas, sur la table desservie on apporte l'alcool, Thérèse était restée souvent avec les hommes, retenue par leurs propos touchant les métayers, les poteaux de mine, la gemme, la térébenthine. Les évaluations de propriétés la passionnaient.

Nul doute que cette domination sur une grande étendue de forêt l'ait séduite: «Lui aussi, d'ailleurs, était amoureux de mes pins...»

Mais Thérèse avait obéi peut-être à un sentiment plus obscur qu'elle s'efforce de mettre à jour: peut-être cherchait-elle moins dans le mariage une domination, une possession, qu'un refuge. Ce qui l'y avait précipitée, n'était-ce pas une panique ? Petite fille pratique, enfant ménagère, elle avait hâte d'avoir pris son rang, trouvé sa place définitive ; elle voulait être rassurée contre elle ne savait quel péril. Jamais elle ne parut si raisonnable qu'à l'époque de ses fiançailles : elle s'incrustait dans un bloc familial, «Elle se casait»; elle entrait dans un ordre. Elle se sauvait. Ils suivaient, en ce printemps de leurs fiançailles, ce chemin de sable qui va d'Argelouse à Vilméja. Les feuilles mortes des chênes salissaient encore l'azur ; les fougères sèches jonchaient le sol que perçaient les nouvelles crosses, d'un vert acide.

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Le désert de l’amour

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Il subit cette fatalité qui nous condamne au choix exclusif, immuable, qu'une femme fait en nous de certains éléments ; et elle ignorera éternellement tous les autres. Rien à faire contre les lois de cette chimie : chaque être à qui nous nous heurtons dégage en nous cette part toujours la même et que le plus souvent nous eussions voulu dissimuler. C'est notre douleur de voir l'être aimé composer sous nos yeux l'image qu'il se fait de nous, abolir nos plus précieuses vertus, mettre en pleine lumière cette faiblesse, ce ridicule, ce vice... Et il nous impose sa vision, il nous oblige de nous conformer, tant qu'il nous regarde, à son étroite idée. Et il ne saura jamais qu'aux yeux de tel autre dont l'affection ne nous est d'aucun prix, notre vertu éclate, notre talent resplendit, notre force paraît surnaturelle, notre visage celui d'un Dieu.

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Mais hors le concert de Sainte-Cécile, elle n'était plus allée nulle part, même du vivant de François, depuis que des femmes, au Music-Hall, l'avaient insultée. Les maîtresses de ces messieurs la haïssaient parce qu'elle n'avait jamais consenti à souffrir leur commerce. Une seule, pendant quelques jours, trouva grâce à ses yeux, cette Gaby Dubois qui lui avait paru une "jolie âme" pour quelques propos échangés un soir, au Lion Rouge, où Larouselle l'avait traînée. Le champagne entrait pour beaucoup dans l'effervescence spirituelle de cette Gaby. Les deux jeunes femmes s'étaient vues chaque jour pendant deux semaines. Maria Cross, avec une rage patiente, s'était efforcée vainement de rompre les liens qui rattachaient son amie à d'autres êtres. A une matinée de l'Apollo où, peu après leur brouille, dans l'excès de son ennui, elle avait échoué, seule comme toujours et attirant sur soi l'attention de toute la salle, elle avait entendu, d'un rang de fauteuils qui touchait à sa baignoire, jaillir le rire aigu de Gaby, d'autres rires, des lambeaux d'injures proférées à mi-voix : " Cette traînée qui joue à l'impératrice.cette.qui le fait à la vertu. " Il semblait à Maria qu'elle ne voyait plus aucun profil dans la salle : rien que des faces de bêtes tournées vers elle. Le théâtre enfin redevenu sombre, et les yeux étant tous rivés sur une danseuse nue, elle avait pu fuir.

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Elle éprouvait une paix qui peut-être était de la déception. Elle ignorait qu'elle ne serait pas toujours secourue ; non, les morts ne secourent pas les vivants : nous les avons invoqués en vain au bord de l'abîme ; leur silence, leur absence ressemblaient à une complicité.

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« Alors vous croyez, mon petit, qu'on prend une femme de force ? »

Il ne riait pas, jeune mâle humilié, furieux de sa défaite, atteint au plus vif de cet orgueil physique déjà démesuré en lui — et qui saignait. Toute sa vie, il devait se souvenir de cette minute où une femme l'avait jugé repoussant (ce qui n'eût rien été) mais aussi grotesque. Tant de victoires futures, toutes ses victimes réduites et misérables n'adouciraient jamais la brûlure de cette humiliation première. Longtemps, à ce seul souvenir, il blesserait de ses dents sa lèvre ; mordrait, la nuit, son oreiller. Raymond Courrèges retient des pleurs de rage, — à mille lieues d'imaginer que ce sourire de Maria puisse être une feinte et qu'elle ne cherche pas à blesser un enfant ombrageux, mais qu'elle voudrait ne rien trahir de ce désastre en elle, de cet écroulement. Ah ! d'abord qu'il s'éloigne ! Qu'elle demeure seule !

science sûre que désormais il ne la toucherait pas plus qu'une étoile. Ce fut alors qu'il vit qu'elle était belle : tout occupé de savoir comment cueillir et manger le fruit, sans mettre une seconde en doute que ce fruit lui fût destiné, il ne l'avait jamais regardée ; — cela te reste maintenant de la dévorer des yeux.

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Elle feignit de ne pas le comprendre, puis :

« Ah ! vous faites allusion à cette scène absurde… mais je n'ai rien à vous pardonner ; je crois bien que j'étais folle, à cette époque. Prendre au sérieux le gosse que vous étiez ! Cela me paraît si dénué d'intérêt aujourd'hui ! Vous ne sauriez croire comme c'est loin de moi. »

Il l'avait irritée, certes, — non de la manière qu'il avait cru. Tout ce qui lui rappelait l'ancienne Maria Cross, elle en avait horreur, mais ne jugeait que ridicule son aventure avec Raymond. Méfiante, elle se demandait s'il savait qu'elle avait peut-être voulu mourir… Non, il eût été plus fier, il n'aurait pas eu l'air si humble. Raymond avait tout prévu, sauf le pire — sauf cette indifférence.

« Je vivais repliée sur moi-même, en ce temps-là. Je mettais l'infini dans des billevesées. Il me semble que vous me parlez d'une autre femme. »

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