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ROMAINS, Jules



Le docteur Knock

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LE PREMIER, il n'a plus que son pantalon et sa chernise.

Faut-il que je me mette tout nu?

KNOCK

Enlevez encore votre chemise. (Le gars apparaît en gilet de flanelle.) Ça suffit. (Knock s'approche, tourne autour de l'homme, palpe, percute, ausculte, tire sur la peau, retourne les paupières, retrousse les lèvres. Puis il va prendre un laryngoscope à réflecteur, s'en casque lentement, en projette soudain la lueur aveuglante sur le visage du gars, au fond de son arrière-gorge, sur ses yeux. Quand l'autre est maté, il lui désigne la chaise longue.) Eacute;tendez-vous là-dessus. Allons. Ramenez les genoux (Il palpe le ventre, applique çà et là le stéthoscope.) Allongez le bras. (Il examine le pouls. Il prend la pression arté rielle.) Bien. Rhabillez-vous. (Silence. L'homme se rhabille.) Vous avez encore votre père?

LE PREMIER

Non, il est mort.

KNOCK

De mort subite?

LE PREMIER

Oui.

KNOCK

C'est ça. Il ne devait pas être vieux?

LE PREMIER

Non, quarante-neuf ans.

KNOCK

Si vieux que ça! (Long silence. Les deux gars n'ont pas la moindre envie de rire. Puis Knock va fouiller dans un coin de la pièce contre un meuble, et rapporte de grands cartons illustrés qui reptésentent les principaux organes chez l'alcoolique avancé, et chez l'homme normal. Au premier gars, avec courtoisie.) Je vais vous montrer dans quel état sont vos principaux organes. Voilà les reins d'un homme ordinaire. Voici les vôtres. (Avec des pauses.) Voici votre foie. Voici votre cceur. Mais chez vous, le coeur est déjà plus abîmé qu'on ne l'a représenté là-dessus.

Puis Knock va tranquillement remettre les tableaux à leur place.

LE PREMIER, très timidement.

Il faudrait peut-être que je cesse de boire?

KNOCK

Vous ferez comme vous voudrez.

Un silence.

LE PREMIER

Est-ce qu'il y a des remèdes à prendre?

KNOCK

Ce n'est guère la peine. (Au second.) A vous, maintenant.

LE PREMIER

Si vous voulez, monsieur le docteur, je reviendrai à une consultation payante?

KNOCK

C'est tout à fait inutile.

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Les hommes de bonne volonté

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Aidez-moi. Je me sentirai plus de courage, avec vous à mon côté ; plus de sécurité aussi. Je ne suis pas mauvais. J'ai été exactement comme vous ; j'ai connu la même exigence absolue, la même ardeur sans souillure. Je n'ai rien renié. Tout ce que je désire au fond est encore avouable. Mais agir est difficile. Pour réaliser si peu que ce soit, il faut risquer beaucoup de sa pureté.

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C'était la première fois aussi qu'il avait à la voir descendre d'un train, s'avancer vers lui parmi d'autres voyageurs, dans le décor d'une gare. On a dans la tête l'image générale de cette situation : un être cher descend du train, vous cherche des yeux, a soudain une lumière du visage, et se dirige vers vous. Mais il est profondément émouvant de voir comment un être particulier, une certaine femme avec sa silhouette, son balancement, ses yeux, et non une autre, va se superposer soudain à l'image générale.

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La maison est ancienne. Les murs souillés. De quelque côté que l'on se tourne, l'on aperçoit des réserves d'ombre, d'humidité et de poussière. L'escalier semble une cheminée de tristesse, l'intérieur d'une grosse cheminée d'usine où monterait, pour se joindre au ciel pluvieux de Paris, un gaz irrespirable, qui serait mélancolie de concierge, chagrin d'amour de blanchisseuse repassant à la lumière du gaz, mauvaise digestion de lithographe en sous-sol. Heureusement, il arrive qu'un gamin dégringole les étages quatre à quatre, en faisant chanter la paume de sa main sur la rampe juste un peu grasse.

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Notre tort, c'est de croire souvent qu'il n'y a qu'un seul type d’intelligence. Je suis persuadé qu'autrefois, à une époque où l'éducation se débitait moins à la grosse, beaucoup d'enfants, qui sont devenus des hommes distingués, auraient fait d'affreux cancres de collège. À force de s'entendre traiter d'idiots, ils auraient fini par le devenir. Mais on les élevait en plein air. On leur faisait faire du cheval, des armes...

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