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CHENIER, André


Lydé

…..
Ô jeune adolescent ! tu rougis devant moi.

Vois mes traits sans couleur ; ils pâlissent pour toi :

C'est ton front virginal, ta grâce, ta décence.

Viens ; il est d'autres jeux que les jeux de l'enfance.

Ô jeune adolescent, viens savoir que mon coeur

N'a pu de ton visage oublier la douceur.

Bel enfant, sur ton front la volupté réside ;

Ton regard est celui d'une vierge timide.

Ton sein blanc, que ta robe ose cacher au jour,

Semble encore ignorer qu'on soupire d'amour ;

Viens le savoir de moi ; viens, je veux te l'apprendre.

Viens remettre en mes mains ton âme vierge et tendre,

Afin que mes leçons, moins timides que toi,

Te fassent soupirer et languir comme moi ;

Et qu'enfin rassuré, cette joue enfantine

Doive à mes seuls baisers cette rougeur divine.

Oh ! je voudrais qu'ici tu vinsses un matin

Reposer mollement ta tête sur mon sein !

Je te verrais dormir, retenant mon haleine,

De peur de t'éveiller, ne respirant qu'à peine.

Mon écharpe de lin que je ferais flotter,

Loin de ton beau visage aurait soin d'écarter

Les insectes volants et la jalouse abeille... "

…..
Viens : là sur des joncs frais ta place est toute prête.

Viens, viens, sur mes genoux, viens reposer ta tête.

Les yeux levés sur moi, tu resteras muet,

Et je te chanterai la chanson qui te plaît.

Comme on voit, au moment où Phoebus va renaître,

La nuit prête à s'enfuir, le jour prêt à paraître,

Je verrai tes beaux yeux, les yeux de mon ami,

En un léger sommeil se fermer à demi.

Tu me diras : " Adieu ! je dors ; adieu ! ma belle. "

Adieu ! dirai-je, adieu ! dors, mon ami fidèle,

Car le . . . aussi dort, le front vers les cieux,

Et j'irai te baiser et le front et les yeux.


Ne me regarde point ; cache, cache tes yeux ;

Mon sang en est brûlé ; tes regards sont des feux.

Viens, viens. Quoique vivant, et dans ta fleur première,

Je veux avec mes mains te fermer la paupière,

Ou malgré tes efforts je prendrai ces cheveux

Pour en faire un bandeau qui te cache les yeux.


Le jeu de Paume XXII.


Apprenez la justice, apprenez que vos droits

Ne sont point votre vain caprice.

Si votre sceptre impie ose frapper les lois,

Parricides, tremblez ; tremblez, indignes rois.

La Liberté législatrice,

La sainte Liberté, fille du sol français,

Pour venger l’homme et punir les forfaits,

Va parcourir la terre en arbitre suprême.

Tremblez ! ses yeux lancent l’éclair.

Il faudra comparaître et répondre vous-même ;

Nus, sans flatteurs, sans cour, sans diadème,

Sans gardes hérissés de fer.

La Nécessité traîne, inflexible et puissante,

À ce tribunal souverain,

Votre majesté chancelante :

Là seront recueillis les pleurs du genre humain ;

Là, juge incorruptible, et la main sur sa foudre,

Elle entendra le peuple, et les sceptres d’airain.

Disparaîtront, réduits en poudre.


Élégies LXX


Et moi, quand la chaleur, ramenant le repos.

Fait descendre, en été, le calme sur les flots.

J’aime à venir goûter la fraîcheur du rivage,

Et, bien loin des cités, sous un épais feuillage,

Ne pensant à rien, libre et serein comme l’air,

Rêver seul en silence, et regardant la mer.


Ah ! portons dans les bois ma triste inquiétude


Ah ! portons dans les bois ma triste inquiétude.

Ô Camille ! l'amour aime la solitude.

Ce qui n'est point Camille est un ennui pour moi.

Là, seul, celui qui t'aime est encore avec toi.

Que dis-je ? Ah ! seul et loin d'une ingrate chérie,

Mon coeur sait se tromper. L'espoir, la rêverie,

La belle illusion la rendent à mes feux,

Mais sensible, mais tendre, et comme je la veux

De ses refus d'apprêt oubliant l'artifice,

Indulgente à l'amour, sans fierté, sans caprice,

De son sexe cruel n'ayant que les appas.

Je la feins quelquefois attachée à mes pas ;

Je l'égare et l'entraîne en des routes secrètes ;

Absente, je la tiens en des grottes muettes...

Mais présente, à ses pieds m'attendent les rigueurs,

Et, pour des songes vains, de réelles douleurs.

Camille est un besoin dont rien ne me soulage ;

Rien à mes yeux n'est beau que de sa seule image.

Près d'elle, tout, comme elle, est touchant, gracieux ;

Tout est aimable et doux, et moins doux que ses yeux ;

Sur l'herbe, sur la soie, au village, à la ville,

Partout, reine ou bergère, elle est toujours

Camille, Et moi toujours l'amant trop prompt à s'enflammer,

Qu'elle outrage, qui l'aime, et veut toujours l'aimer.


La jeune Tarentine

Pleurez, doux alcyons ! ô vous, oiseaux sacrés,
Oiseaux chers à Thétis, doux alcyons, pleurez !
Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine !
Un vaisseau la portait aux bords de Camarine :
Là, l'hymen, les chansons, les flûtes, lentement,
Devaient la reconduire au seuil de son amant.
Une clef vigilante a, pour cette journée,
Sous le cèdre enfermé sa robe d'hyménée
Et l'or dont au festin ses bras seront parés
Et pour ses blonds cheveux les parfums préparés.
Mais, seule sur la proue, invoquant les étoiles,
Le vent impétueux qui soufflait dans les voiles
L'enveloppe : étonnée, et loin des matelots,
Elle crie, elle tombe, elle est au sein des flots.

Elle est au sein des flots, la jeune Tarentine !
Son beau corps a roulé sous la vague marine.
Thétis, les yeux en pleurs, dans le creux d'un rocher
Aux monstres dévorants eut soin de le cacher.
Par ses ordres bientôt les belles Néréides
S'élèvent au-dessus des demeures humides,
Le poussent au rivage, et dans ce monument
L'ont, au cap du Zéphyr, déposé mollement ;
Et de loin, à grands cris appelant leurs compagnes,
Et les Nymphes des bois, des sources, des montagnes,
Toutes, frappant leur sein et traînant un long deuil,
Répétèrent, hélas ! autour de son cercueil :
" Hélas ! chez ton amant tu n'es point ramenée,
Tu n'as point revêtu ta robe d'hyménée,
L'or autour de tes bras n'a point serré de noeuds,
Et le bandeau d'hymen n'orna point tes cheveux. "




La jeune captive


L'épi naissant mûrit de la faux respecté ;

Sans crainte du pressoir, le pampre tout l'été

Boit les doux présents de l'aurore ;

Et moi, comme lui belle, et jeune comme lui,

Quoi que l'heure présente ait de trouble et d'ennui,

Je ne veux point mourir encore.


Qu'un stoïque aux yeux secs vole embrasser la mort,

Moi je pleure et j'espère ; au noir souffle du Nord

Je plie et relève ma tête.

S'il est des jours amers, il en est de si doux !

Hélas ! quel miel jamais n'a laissé de dégoûts ?

Quelle mer n'a point de tempête ?


L'illusion féconde habite dans mon sein.

D'une prison sur moi les murs pèsent en vain.

J'ai les ailes de l'espérance :

Échappée aux réseaux de l'oiseleur cruel,

Plus vive, plus heureuse, aux campagnes du ciel

Philomène chante et s'élance.


Est-ce à moi de mourir ? Tranquille je m'endors,

Et tranquille je veille ; et ma veille aux remords

Ni mon sommeil ne sont en proie.

Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux ;

Sur des fronts abattus, mon aspect dans ces lieux

Ranime presque de la joie.


Mon beau voyage encore est si loin de sa fin !

Je pars, et des ormeaux qui bordent le chemin

J'ai passé les premiers à peine,

Au banquet de la vie à peine commencé,

Un instant seulement mes lèvres ont pressé

La coupe en mes mains encor pleine.


Je ne suis qu'au printemps, je veux voir la moisson ;

Et comme le soleil, de saison en saison,

Je veux achever mon année.

Brillante sur ma tige et l'honneur du jardin,

Je n'ai vu luire encor que les feux du matin ;

Je veux achever ma journée.


Ô mort ! tu peux attendre ; éloigne, éloigne-toi ;

Va consoler les coeurs que la honte, l'effroi,

Le pâle désespoir dévore.

Pour moi Palès encore a des asiles verts,

Les Amours des baisers, les Muses des concerts.

Je ne veux point mourir encore. "


Ainsi, triste et captif, ma lyre toutefois

S'éveillait, écoutant ces plaintes, cette voix,

Ces voeux d'une jeune captive ;

Et secouant le faix de mes jours languissants,

Aux douces lois des vers je pliais les accents

De sa bouche aimable et naïve.


Ces chants, de ma prison témoins harmonieux,

Feront à quelque amant des loisirs studieux

Chercher quelle fut cette belle :

La grâce décorait son front et ses discours,

Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours

Ceux qui les passeront près d'elle.



De jonge gevangene


De korenaar ontluikt en rijpt, vol ontzag voor de zeis;

Zonder vrees voor de wijnpers drinkt de rank

gans de zomer zachte geschenken van de dageraad;

En ik, mooi zoals hij en jong zoals hij,

wat ook dit uur van onrust en zorgen brengt,

ik wil nog niet sterven.


Laat een stoïcijn met droge ogen de dood snel omhelzen,

ik, ik huil en hoop; ik buig en recht het hoofd

in de sombere ademtocht van het Noorden.

Er zijn bittere dagen en er zijn er ook zachte!

Helaas! welke honing heeft nooit walging verwekt?

Op welke zee stormt het nooit?


Vertaling: Z. DE MEESTER


…..




Comme un dernier rayon

Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphyre
Anime la fin d'un beau jour,
Au pied de l'échafaud j'essaye encor ma lyre.
Peut-être est-ce bientôt mon tour ;
Peut-être avant que l'heure en cercle promenée
Ait posé sur l'émail brillant,
Dans les soixante pas où sa route est bornée,
Son pied sonore et vigilant,
Le sommeil du tombeau pressera ma paupière !
Avant que de ses deux moitiés
Ce vers que je commence ait atteint la dernière,
Peut-être en ces murs effrayés
Le messager de mort, noir recruteur des ombres,
Escorté d'infâmes soldats,
Remplira de mon nom ces longs corridors sombres.
...............................................

Quand au mouton bêlant la sombre boucherie
Ouvre ses cavernes de mort,
Pâtre, chiens et moutons, toute la bergerie
Ne s'informe plus de son sort.
Les enfants qui suivaient ses ébats dans la plaine,
Les vierges aux belles couleurs
Qui le baisaient en foule, et sur sa blanche laine
Entrelaçaient rubans et fleurs,
Sans plus penser à lui, le mangent s'il est tendre.
Dans cet abîme enseveli,
J'ai le même destin. Je m'y devais attendre.
Accoutumons-nous à l'oubli.
Oubliés comme moi dans cet affreux repaire,
Mille autres moutons, comme moi
Pendus aux crocs sanglants du charnier populaire,
Seront servis au peuple-roi.
Que pouvaient mes amis ? Oui, de leur main chérie
Un mot, à travers les barreaux,
Eût versé quelque baume en mon âme flétrie ;
De l'or peut-être à mes bourreaux...
Mais tout est précipice. Ils ont eu droit de vivre.
Vivez, amis ; vivez contents.
En dépit de Bavus, soyez lents à me suivre ;
Peut-être en de plus heureux temps
J'ai moi-même, à l'aspect des pleurs de l'infortune,
Détourné mes regards distraits ;
A mon tour aujourd'hui mon malheur importune.
Vivez, amis ; vivez en paix.

Que promet l'avenir ? Quelle franchise auguste,
De mâle constance et d'honneur
Quels exemples sacrés, doux à l'âme du juste,
Pour lui quelle ombre de bonheur,
Quelle Thémis terrible aux têtes criminelles,
Quels pleurs d'une noble pitié,
Des antiques bienfaits quels souvenirs fidèles,
Quels beaux échanges d'amitié
Font digne de regrets l'habitacle des hommes ?
La Peur blême et louche est leur dieu.
Le désespoir !... le fer. Ah ! lâches que nous sommes,
Tous, oui, tous. Adieu, terre, adieu.
Vienne, vienne la mort ! Que la mort me délivre !
Ainsi donc mon coeur abattu
Cède au poids de ses maux ? Non, non, puissé-je vivre !
Ma vie importe à la vertu ;
Car l'honnête homme enfin, victime de l'outrage,
Dans les cachots, près du cercueil,
Relève plus altiers son front et son langage,
Brillants d'un généreux orgueil.
S'il est écrit aux cieux que jamais une épée
N'étincellera dans mes mains,
Dans l'encre et l'amertume une autre arme trempée
Peut encor servir les humains.
Justice, vérité, si ma bouche sincère,
Si mes pensers les plus secrets
Ne froncèrent jamais votre sourcil sévère,
Et si les infâmes progrès,
Si la risée atroce ou (plus atroce injure !)
L'encens de hideux scélérats
Ont pénétré vos coeurs d'une longue blessure,
Sauvez-moi ; conservez un bras
Qui lance votre foudre, un amant qui vous venge.
Mourir sans vider mon carquois !
Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange
Ces bourreaux barbouilleurs de lois,
Ces tyrans effrontés de la France asservie,
Égorgée !... Ô mon cher trésor,
Ô ma plume ! Fiel, bile, horreur, dieux de ma vie !
Par vous seuls je respire encor.
................................

Quoi ! nul ne restera pour attendrir l'histoire
Sur tant de justes massacrés ;
Pour consoler leurs fils, leurs veuves, leur mémoire ;
Pour que des brigands abhorrés
Frémissent aux portraits noirs de leur ressemblance ;
Pour descendre jusqu'aux enfers
Chercher le triple fouet, le fouet de la vengeance,
Déjà levé sur ces pervers ;
Pour cracher sur leurs noms, pour chanter leur supplice !
Allons, étouffe tes clameurs ;
Souffre, ô coeur gros de haine, affamé de justice.
Toi, Vertu, pleure si je meurs.