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NERVAL, Gérard de


Vers dorés

Eh quoi ! tout est sensible !

Pythagore.


Homme, libre penseur ! te crois-tu seul pensant

Dans ce monde où la vie éclate en toute chose ?

Des forces que tu tiens ta liberté dispose,

Mais de tous tes conseils l’univers est absent.


Respecte dans la bête un esprit agissant :

Chaque fleur est une âme à la Nature éclose ;

Un mystère d’amour dans le métal repose ;

« Tout est sensible ! » Et tout sur ton être est puissant.


Crains, dans le mur aveugle, un regard qui t’épie :

À la matière même un verbe est attaché…

Ne le fais pas servir à quelque usage impie !


Souvent dans l’être obscur habite un Dieu caché ;

Et comme un œil naissant couvert par ses paupières,

Un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres !



Artémis


La Treizième revient… C’est encor la première;

Et c’est toujours la seule, ou c’est le seul moment;

Car es-tu reine, ô toi ! la première ou dernière ?

Es-tu roi, toi le seul ou le dernier amant ?…


Aimez qui vous aima du berceau dans la bière ;

Celle que j’aimai seul m’aime encor tendrement :

C’est la mort, ou la morte… O délice ! ô tourment !

La rose qu’elle tient, c’est la Rose trémière.


Sainte Napolitaine aux mains pleines de feux,

Rose au coeur violet, fleur de sainte Gudule :

As-tu trouvé ta croix dans le désert des cieux ?


Roses blanches, tombez ! vous insultez nos dieux,

Tombez, fantômes blancs, de votre ciel qui brûle :

– La sainte de l’abîme est plus sainte à mes yeux !


Epitaphe

Il a vécu tantôt gai comme un sansonnet,

Tour à tour amoureux insouciant et tendre,

Tantôt sombre et rêveur comme un triste Clitandre.

Un jour il entendit qu'à sa porte on sonnait.


C'était la Mort ! Alors il la pria d'attendre

Qu'il eût posé le point à son dernier sonnet;

Et puis sans s'émouvoir, il s'en alla s'étendre

Au fond du coffre froid où son corps frissonnait.


Il était paresseux, à ce que dit l'histoire,

Il laissait trop sécher l'encre dans l'écritoire.

Il voulait tout savoir mais il n'a rien connu.


Et quand vint le moment où, las de cette vie,

Un soir d'hiver, enfin l'âme lui fut ravie,

Il s'en alla disant: « Pourquoi suis-je venu ?


Une allée du Luxembourg


Elle a passé, la jeune fille
Vive et preste comme un oiseau
À la main une fleur qui brille,
À la bouche un refrain nouveau.


C’est peut-être la seule au monde
Dont le coeur au mien répondrait,
Qui venant dans ma nuit profonde
D’un seul regard l’éclaircirait !


Mais non, – ma jeunesse est finie …
Adieu, doux rayon qui m’as lui, –
Parfum, jeune fille, harmonie…
Le bonheur passait, – il a fui !


Les Cydalises

Où sont nos amoureuses ?
Elles sont au tombeau .
Elles sont plus heureuses,
Dans un séjour plus beau !

Elles sont près des anges,
Dans le fond du ciel bleu,
Et chantent les louanges
De la mère de Dieu !

Ô blanche fiancée !
Ô jeune vierge en fleur !
Amante délaissée,
Que flétrit la douleur !

L'éternité profonde
Souriait dans vos yeux ...
Flambeaux éteints du monde,
Rallumez-vous aux cieux !


Delfica

La connais-tu, Dafné, cette ancienne romance
Au pied du sycomore, ou sous les lauriers blancs,
Sous l'olivier, le myrte, ou les saules tremblants
Cette chanson d'amour qui toujours recommence ? ...

Reconnais-tu le TEMPLE au péristyle immense,
Et les citrons amers où s'imprimaient tes dents,
Et la grotte, fatale aux hôtes imprudents,
Où du dragon vaincu dort l'antique semence ? ..

Ils reviendront, ces Dieux que tu pleures toujours !
Le temps va ramener l'ordre des anciens jours ;
La terre a tressailli d'un souffle prophétique ...

Cependant la sibylle au visage latin
Est endormie encor sous l'arc de Constantin
- Et rien n'a dérangé le sévère portique.


L’enfance

Qu’ils étaient doux ces jours de mon enfance
Où toujours gai, sans soucis, sans chagrin,
je coulai ma douce existence,
Sans songer au lendemain.
Que me servait que tant de connaissances
A mon esprit vinssent donner l’essor,
On n’a pas besoin des sciences,
Lorsque l’on vit dans l’âge d’or !
Mon coeur encore tendre et novice,
Ne connaissait pas la noirceur,
De la vie en cueillant les fleurs,
Je n’en sentais pas les épines,
Et mes caresses enfantines
Étaient pures et sans aigreurs.
Croyais-je, exempt de toute peine
Que, dans notre vaste univers,
Tous les maux sortis des enfers,
Avaient établi leur domaine ?

Nous sommes loin de l’heureux temps
Règne de Saturne et de Rhée,
Où les vertus, les fléaux des méchants,
Sur la terre étaient adorées,
Car dans ces heureuses contrées
Les hommes étaient des enfants.


Fantaisie

Il est un air pour qui je donnerais
Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber,
Un air très-vieux, languissant et funèbre,
Qui pour moi seul a des charmes secrets.

Or, chaque fois que je viens à l'entendre,
De deux cents ans mon âme rajeunit :
C'est sous Louis treize; et je crois voir s'étendre
Un coteau vert, que le couchant jaunit,

Puis un château de brique à coins de pierre,
Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,
Ceint de grands parcs, avec une rivière
Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs ;

Puis une dame, à sa haute fenêtre,
Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens,
Que dans une autre existence peut-être,
J'ai déjà vue... et dont je me souviens !



El Desdichado (1)


Je suis le Ténébreux, – le Veuf, – l’Inconsolé,

Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie :

Ma seule Etoile est morte, – et mon luth constellé

Porte le Soleil noir de la Mélancolie.


Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m’as consolé,

Rends-moi le Pausilippe (2) et la mer d’Italie,

La fleur qui plaisait tant à mon coeur désolé,

Et la treille où le Pampre à la Rose s’allie.


Suis-je Amour ou Phébus ?… Lusignan ou Biron (3) ?

Mon front est rouge encor du baiser de la Reine ;

J’ai rêvé dans la Grotte où nage la sirène…


Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron :

Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée

Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée


(1) « Le malheureux », inscription sur le bouclier du mystérieux compagnon de Richard Cœur de-Lion dans le roman « Ivanhoe »

(2) Colline panoramique près de Naples

(3) 2 familles françaises nobles dont Nerval croyait descendre


El Desdichado (1)


'k Ben de Sombere, de Bestorvene, de Troosteloze,

De Aquitaanse prins met zijn verloren Toren:

Mijn énige Ster is dood en mijn gesternd gedicht

Draagt de zwarte Zon van de Weemoed in zich.


Jij die me troostte, geef me in ‘t grafduister

De Posilippo (2) en de Italiaanse Zee terug,

De bloem die mijn verslagen hart zo prangt,

Het latwerk waar Wingerd de Roos omrankt.


Ben ik Amor of Phoebus?… Lusignan of Biron (3)?

Mijn voorhoofd gloeit van de Koningin haar kus ;

'k Heb gedroomd in de Grot waar de sirene rust... (4)


Twee keer (5) voer ik zegezeker de Acheron over,

Uit mijn Orpheuslier weerklinken, om beurten mee,

de klachten van de Maagd en de kreten van de fee.


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(1) "De ongelukkige", inscriptie op het schild van de mysterieuze metgezel van Richard Leeuwenhart in de roman "Ivanhoe"

(2) Panoramische heuvel bij Napels, = "plek zonder zorgen"

(3) Twee adellijke Franse families waarvan Nerval meende af te stammen

(4) De sirene Parthenope, die er niet in slaagde Odysseus te verleiden, verdronk en aanspoelde op het vroegere eiland Megaride, het huidige Castel dell'Ovo'

(5) Nerval overwon 2 zware depressies, één na het huwelijk van zijn geliefde, Jenny Colon (Ster, Maagd, Koningin) en één na haar dood

Vertaling : Z. DE MEESTER



Le relais

En voyage, on s’arrête, on descend de voiture ;
Puis entre deux maisons on passe à l’aventure,
Des chevaux, de la route et des fouets étourdi,
L’oeil fatigué de voir et le corps engourdi.

Et voici tout à coup, silencieuse et verte,
Une vallée humide et de lilas couverte,
Un ruisseau qui murmure entre les peupliers, -
Et la route et le bruit sont bien vite oubliés !

On se couche dans l’herbe et l’on s’écoute vivre,
De l’odeur du foin vert à loisir on s’enivre,
Et sans penser à rien on regarde les cieux…
Hélas ! une voix crie : “En voiture, messieurs !”


Le Christ aux Oliviers II


Il reprit : "Tout est mort ! J'ai parcouru les mondes ;

Et j'ai perdu mon vol dans leurs chemins lactés,

Aussi loin que la vie, en ses veines fécondes,

Répand des sables d'or et des flots argentés :


Partout le sol désert côtoyé par des ondes,

Des tourbillons confus d'océans agités...

Un souffle vague émeut les sphères vagabondes,

Mais nul esprit n'existe en ces immensités.


En cherchant l'oeil de Dieu je n'ai vu qu'une orbite

Vaste, noire et sans fond, d'où la nuit qui l'habite

Rayonne sur le monde et s'épaissit toujours ;


Un arc-en-ciel étrange entoure ce point sombre,

Seuil de l'ancien chaos dont le néant est l'ombre,

Spirale engloutissant les Mondes et les Jours.



Myrtho


Je pense à toi, Myrtho, divine enchanteresse,
Au Pausilippe altier, de mille feux brillant,
A ton front inondé des clartés d’Orient,
Aux raisins noirs mêlés avec l’or de ta tresse.


C’est dans ta coupe aussi que j’avais bu l’ivresse,
Et dans l’éclair furtif de ton oeil souriant,
Quand aux pieds d’Iacchus on me voyait priant,
Car la Muse m’a fait l’un des fils de la Grèce.


Je sais pourquoi là-bas le volcan s’est rouvert…
C’est qu’hier tu l’avais touché d’un pied agile,
Et de cendres soudain l’horizon s’est couvert.


Depuis qu’un duc normand brisa tes dieux d’argile,
Toujours, sous les rameaux du laurier de Virgile,
Le pâle hortensia s’unit au myrte vert !