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SUPERVIELLE, Jules


Un poète

Je ne vais pas toujours seul au fond de moi-même

Et j'entraîne avec moi plus d'un être vivant.

Ceux qui seront entrés dans mes froides cavernes

Sont-ils sûrs d'en sortir même pour un moment ?

J'entasse dans ma nuit, comme un vaisseau qui sombre,

Pèle-mêle, les passagers et les marins,

Et j'éteins la lumière aux yeux, dans les cabines,

Je me fais des amis des grandes profondeurs.


Les amis inconnus

Il vous naît un poisson qui se met à tourner

Tout de suite au plus noir d'une lame profonde,

Il vous naît une étoile au-dessus de la tête,

Elle voudrait chanter mais ne peut faire mieux

Que ses sœurs de la nuit, les étoiles muettes.


Il vous naît un oiseau dans la force de l'âge

En plein vol, et cachant votre histoire en son cœur

Puisqu'il n'a que son cri d'oiseau pour la montrer,

Il vole sur les bois, se choisit une branche

Et s'y pose ; on dirait qu'elle est comme les autres.


Où courent-ils ainsi ces lièvres, ces belettes,

Il n'est pas de chasseur encore dans la contrée

Et quelle peur les hante et les fait se hâter,

L'écureuil qui devient feuille et bois dans sa fuite,

La biche et le chevreuil soudain déconcertés ?


Il vous naît un ami et voilà qu'il vous cherche,

Il ne connaîtra pas votre nom ni vos yeux,

Mais il faudra qu'il soit touché comme les autres

Et loge dans son cœur d'étranges battements

Qui lui viennent des jours qu'il n'aura pas vécus.


Et vous que faites-vous, ô visage troublé,

Par ces brusques passants, ces bêtes, ces oiseaux,

Vous qui vous demandez, vous, toujours sans nouvelles :

Si je croise jamais un des amis lointains

Au mal que je lui fis, vais-je le reconnaître ?


Pardon pour vous, pardon pour eux, pour le silence

Et les mots inconsidérés,

Pour les phrases venant de lèvres inconnues

Qui vous touchent de loin comme balles perdues,

Et pardon pour les fronts qui semblent oublieux.


Encore frissonnant

Encore frissonnant
Sous la peau des ténèbres
Tous les matins je dois

Recomposer un homme
Avec tout ce mélange
De mes jours précédents
Et le peu qui me reste
De mes jours à venir.
Me voici tout entier,
Je vais vers la fenêtre.
Lumière de ce jour,
Je viens du fond des temps,
Respecte avec douceur
Mes minutes obscures,
Épargne encore un peu
Ce que j’ai de nocturne,
D’étoilé en dedans
Et de prêt à mourir
Sous le soleil montant
Qui ne sait que grandir.


Hommage à la Vie

C'est beau d'avoir élu
Domicile vivant
Et de loger le temps
Dans un coeur continu,
Et d'avoir vu ses mains
Se poser sur le monde
Comme sur une pomme
Dans un petit jardin,
D'avoir aimé la terre,
La lune et le soleil,
Comme des familiers
Qui n'ont pas leurs pareils,
Et d'avoir confié
Le monde à sa mémoire
Comme un clair cavalier
A sa monture noire,
D'avoir donné visage
A ces mots : femme, enfants,
Et servi de rivage

A d'errants continents,
Et d'avoir atteint l'âme
A petit coups de rame
Pour ne l'effaroucher
D'une brusque approchée.
C'est beau d'avoir connu
L'ombre sous le feuillage
Et d'avoir senti l'âge
Ramper sur le corps nu,
Accompagné la peine
Du sang noir dans nos veines
Et doré son silence
De l'étoile Patience,
Et d'avoir tous ces mots
Qui bougent dans la tête,
De choisir les moins beaux
Pour leur faire un peu fête,
D'avoir senti la vie
Hâtive et mal aimée,
De l'avoir enfermée
Dans cette poésie.