CARRÈRE, Emmanuel
L’Adversaire
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Ces rêves éveillés peuplaient sa solitude. Le jour dans sa voiture, la nuit près de Florence endormie, il créait une Corinne qui le comprenait, le pardonnait, le consolait. Mais il savait bien qu’en face d’elle les choses ne pourraient pas prendre ce tour. Il aurait fallu, pour l’émouvoir et l’impressionner, que son histoire soit différente, qu’elle ressemble à ce que devaient imaginer les enquêteurs trois ans plus tard. Faux médecin mais vrai espion, vrai trafiquant d’armes, vrai terroriste, il l’aurait sans doute séduite. Faux médecin seulement, englué dans la peur et la routine, escroquant de petits retraités cancéreux, il n’avait aucune chance et ce n’était pas la faute de Corinne. Elle était peut-être superficielle et pleine de préjugés, mais il n’aurait rien changé qu’elle ne le soit pas. Aucune femme n’accepterait d’embrasser cette Bête-là, qui jamais ne se transformerait en prince charmant. Aucune femme ne pouvait aimer ce qu’il était en vérité. Il se demandait s’il existait au monde une vérité plus inavouable, si d’autres hommes avaient à ce point honte d’eux-mêmes. Peut-être certains pervers sexuels, ceux que dans les prisons on appelle les pointeurs et que les autres criminels méprisent et maltraitent.
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Un roman russe
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Le train roule, c'est la nuit, je fais l'amour avec Sophie sur la couchette et c'est bien elle. Les partenaires de mes rêves érotiques sont en général difficiles à identifier, elles sont plusieurs personnes à la fois sans avoir le visage d'aucune, mais cette fois non, je reconnais la voix de Sophie, ses mots, ses jambes ouvertes. Dans le compartiment de wagon-lit où jusqu'alors nous étions seuls survient un autre couple : M. et Mme Fujimori. Mme Fujimori nous rejoint, sans façons. L'entente est immédiate, très rieuse. Soutenu par Sophie dans une posture acrobatique, je pénètre Mme Fujimori, qui bientôt jouit avec transport. À ce moment, M. Fujimori nous fait remarquer que le train n'avance plus. Il est arrêté en gare, peut-être depuis un certain temps. Immobile sur le quai éclairé au sodium, un milicien nous observe. Nous tirons les rideaux en hâte et, persuadés que le milicien va monter dans le wagon pour nous demander compte de notre conduite, nous dépêchons de tout remettre en ordre et de nous rhabiller afin d'être prêts, quand il ouvrira la porte du compartiment, à lui assurer avec aplomb qu'il n'a rien vu, qu'il a rêvé. Nous imaginons son visage dépité, soupçonneux. Tout se passe dans un excitant mélange d'affolement et de fou rire. Pourtant, j'explique qu'il n'y a pas de quoi rire : nous risquons d'être arrêtés, conduits au poste pendant que le train repartira, et à partir de là Dieu sait ce qui arrivera, notre trace sera perdue, nous crèverons sans que personne nous entende crier dans un cul-de-basse-fosse au fond de ce bled boueux de la Russie profonde. Mes alarmes font tordre de plus belle Sophie et Mme Fujimori et finalement je ris avec elles.
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