SOUPAULT, Philippe


Pour la liberté


Laissez chanter

L'eau qui chante

Laissez courir

L'eau qui court

Laissez vivre

L'eau qui vit

L'eau qui bondit

L'eau qui jaillit

Laissez dormir

L'eau qui dort

Laissez mourir

L'eau qui meurt.


Rien

Plus rien même pas de la cendre

même pas le souvenir plus rien

Plus rien sauf cette joie de l'oubli

ce vent de l'oubli qui arrache tout

détruit tout et saccage le reste

Le moment est enfin venu de ne plus espérer

de ne plus attendre de ne plus croire

de ne plus s'imaginer de ne plus trembler

savoir qu'on ne craint plus le vide

que tout est consommé consumé désincarné

que ce qui était n'est plus plus rien

même plus rien même pas le néant


Je ne ricane plus je ne souris plus

je ne baisse plus les yeux ni ne les lève

je ne les frotte même plus je ne dors pas

je veille comme une pierre sans son ombre

et je suis transparent comme le temps

je vis comme vivent les nuages et la fumée

je m'efface et jusqu'aux dernières traces



Rien que cette lumière


Rien que cette lumière que sèment tes mains

rien que cette flamme et tes yeux

ces champs cette moisson sur ta peau

rien que cette chaleur de ta voix

rien que cet incendie

rien que toi


Cat tu es de l’eau qui rêve

et qui persévère

l’eau qui creuse et qui éclaire

l’eau douce comme l’air

l’eau qui chante

celle de tes larmes et de ta joie


Solitaire que les chansons poursuivent

heureux de ciel et de la terre

forte et secrète vivante

ressuscitée

Voici enfin ton heure tes saisons

tes années



Chanson pour des fantômes et pour celles qui ont disparu

Aujourd’hui ce sont des mains que j’aime

Hier c’était une nuque

Demain seront des lèvres

et le soir un sourire

Dans trois jours un visage

Enfin chaque jour de la semaine

je m’émerveillerai de vivre encore

je me souviendrai peut-être lundi de votre démarche

et mardi sans doute des cheveux

Il faudra aussi écouter la voix

celle des fantômes

celle qui hésite celle qui persuade

que la vie n’est pas si atroce

que je voulais le croire tout à l’heure

mercredi tout oublier

Mais jeudi c’est un parfum

qu’on ne peut oublier

le parfum de l’arc-en-ciel

Les autres jours

Tous les autres jours

j’ai promis

de ne rien dire qu’à moi-même


Tant de temps

Le temps qui passe

Le temps qui ne passe pas

Le temps qu'on tue

Le temps de compter jusqu'à dix

Le temps qu'on n'a pas

Le temps qu'il fait

Le temps de s'ennuyer

Le temps de rêver

Le temps de l'agonie

Le temps qu'on perd

Le temps d'aimer

Le temps des cerises

Le mauvais temps

Et le bon et le beau

Et le froid et le temps chaud

Le temps de se retourner

Le temps des adieux

Le temps qu'il est bien temps

Le temps qui n'est même pas

Le temps de cligner de l'oeil

Le temps relatif

Le temps de boire un coup

Le temps d'attendre

Le temps du bon bout

Le temps de mourir

Le temps qui ne se mesure pas

Le temps de crier gare

Le temps mort

Et puis l'éternité


Le pirate

Et lui dort-il sous les voiles
il écoute le vent son complice
il regarde la terre ferme son ennemie sans envie
et la boussole est près de son cœur immobile
Il court sur les mers
à la recherche de l’axe invisible du monde
Il n’y a pas de cris
pas de bruit
des chiffres s’envolent
et la nuit les efface
Ce sont les étoiles sur l’ardoise du ciel
Elles surveillent les rivières qui coulent dans l’ombre
et les amis du silence les poissons
mais ses yeux fixent une autre étoile
perdue dans la foule
tandis que les nuages passent
doucement plus fort que lui
lui
lui



Georgia


…..

Je ne dors pas Georgia

Je lance des flèches dans la nuit Georgia

j’attends Georgia

Le feu est comme la neige Georgia

La nuit est ma voisine Georgia

J’écoute les bruits tous sans exception Georgia

je vois la fumée qui monte et qui fuit Georgia

je marche à pas de loup dans l’ombre Georgia

je cours voici la rue les faubourgs Georgia

Voici une ville qui est la même

et que je ne connais pas Georgia

je me hâte voici le vent Georgia

et le froid et le silence et la peur Georgia

je fuis Georgia

je cours Georgia

Les nuages sont bas ils vont tomber Georgia

j’étends les bras Georgia

je ne ferme pas les yeux Georgia

j’appelle Georgia

je t’appelle Georgia

Est-ce que tu viendras Georgia

bientôt Georgia

Georgia Georgia Georgia

Georgia

je ne dors pas Georgia

je t’attends Georgia.

…..



Est-ce le vent… ?


Est-ce le vent qui m’apporte tout à coup ces nouvelles

Là-bas des signaux des cris

et puis rien

la nuit

C’est le vent qui secoue et qui chante

Il traîne derrière lui tout un fracas et une lente poussière

quelque chose de mou

quelque choc qui est la paresse

une de ces méduses mortes qui pourrissent

en crachant une odeur rose

c’est le vent qui pousse ces pauvres bateaux bleus

et leur fumée morose

qui secoue ces arbres malheureux

et c’est lui encore qui enivre les nuages

il rase l’herbe

Je sais que c’est lui qui pousse jusqu’à moi

cette morne lumière et ces ombres sanglantes

c’est lui toujours qui fait encore une fois battre mon cœur

Ainsi ce coup de poing que j’entends et qui frappe une poitrine nue

cette galopade de chevaux ivres d’air

Il découvre le chemin qui mène là-bas

dans ce pays rouge qui est une flamme

Paris que je vois en tournant la tête

Il me pousse en avant

pour fuir cet incendie qu’il alimente

Je m’accroche au bord de cette terre

j’enfonce mes pieds dans le sable

ce sable qui est une dernière étape

avant la mer qui est là

qui me lèche doucement comme un brave animal

et qui m’emporterait comme un vieux bout de bois

Je ne lutte pas

j’attends

et lui me pousse

en soufflant toutes ses nouvelles

en me sifflant les airs qu’il a rapportés de là-bas

il s’écrie que derrière moi

une ville flambe dans le jour et dans la nuit

qu’elle chante elle aussi

comme au jugement dernier

Je jette tout mon poids sur ce sol chaud

et je guette tout ce qu’il dit

Il est plus fort

Mais lui cherche des alliés

il est plus fort

il cherche des alliés qui sont le passé et le présent

et il s’engouffre dans mes narines

il me jette dans la bouche une boule d’air

qui m’étouffe et m’écoeure

Il n’y a plus qu’à avancer

et à faire un grand pas en avant

La route est devant moi

il n’y a pas à se tromper

elle est si large qu’on n’en voit pas les limites

seulement quelques ornières qui sont les sillages des bateaux

cette route vivante qui s’approche

avec des langues et des bras

pour vous dire que cela ira tout seul

et si vite

Cette route bleue et verte

qui recule mais qui avance

qui n’a pas de cesse et qui bondit

Et lui toujours qui siffle une chanson de route

et qui frappe dans le dos

et qui aveugle pour que l’on ait pas peur

Moi je m’accroche au sable qui fuit entre mes doigts

pour écouter une dernière fois encore

ce tremblement et ces cris

qui firent remuer mes bras et mes jambes

et dont le souvenir est si fort

que je veux l’écouter encore

que je voudrais le toucher

Et lui ne m’apporte qu’un peu de ce souffle

un peu de la respiration du grand animal

bien aimé

Encore trois jours sur cette terre

avant le grand départ comme l’on dit

Me voici tout habillé enfin

avec une casquette et un grand foulard autour du cou

les mains rouges et la gueule an avant

Me voici comme un grand lâche

qui oublie tout

et qui sait encore tout de même

que les autres dans le fond derrière

derrière les forêts et toute la campagne

au milieu de leur ville qui bouge comme une toupie

les autres les amis ont le mal de terre

et ils sont là qui attendent on ne sait quoi

un incendie ou bien une belle catastrophe

ces autres que j’oublie

Comme ils étaient déjà morts

pâles et crachant ce qu’ils appellent leur âme

je renifle moi pendant ce temps-là

avec mon nez en coupe-vent

l’odeur du sel et l’odeur du charbon


Encore trois jours et voici la mer

que je vais toucher avec mes pieds de coton

et puis il y aura là-bas plus loin derrière

un morceau de verre

qui deviendra un fil de verre

ou un nuage

on ne saura plus très bien

On aura juste le temps de regarder une fois

et de dire au revoir

et puis il n’y aura plus rien du tout

la terre sera couchée

et la mer s’élèvera dans l’aube bleue

Encore trois jours pour penser à ceux qui restent

et qui étaient comme des membres

qu’on ne pouvait détacher de soi

sans souffrir

et voilà

voilà mon corps qui se brise en mille morceaux

à cause de l’éclatement et de l’impatience

et qui devient comme un peuple de fourmis

que tout l’air rend ivres.


Trois jours que cette tempête crache et vomit

tout ce qu’elle a avalé sur sa route

trois jours que rien n’est plus sacré

pour ceux qui étaient bien tranquilles

au coin du feu

et qui maintenant ont peur

que tout ce qu’il possédaient

leur dégringole sur le crâne

Trois jours que cette mer qui sifflait

pour charmer les voyageurs

se bat

contre cette terre qui allait la nourrir

et qui se dresse aujourd’hui pour chasser

toux ceux qui voulaient oublier

leur pays

Maintenant il semble qu’une heure

une treizième heure

ait sonné

et on ne l’attendait

Tout ce monde qu’on allait quitter

tremble et rage

et puis celle qui semblait si bonne

si douce

a pris une grande colère

on la voit qui serre ses milliers de poings

et qui les jette en avant

pour faire peur

Alors il faut attendre encore

attendre les secondes et les journées

qui glissent tout de même

On n’a plus besoin de s’accrocher

ni au sable ni à la mémoire

on est cloué là comme un vieux papier

contre un mur

On regarde ce qui se passe dans la rue

à travers la vitre d’une fenêtre

on en ferme les yeux

et on entend le morceau de musique

que joue le vent

avec ses coups de rafales

et ses flûtes dans les fentes


Allons Allons on trouvera bien de quoi se consoler

Ce n’est pas la peine tout de même de se tourmenter

et de croire que tout cela va finir d’un seul coup

On rira encore un peu et puis on boira beaucoup

tellement que la terre et la mer

tourneront

comme elles le font tous les jours et toutes les nuits

Allons Allons ce n’est pas la peine de pencher

la tête et de se dire come je suis malheureux

et de faire des choses et des choses qui ne serviront pas

On n’a qu’à se laisser glisser

comme ça

dans le sommeil et dans la fatigue

et puis oublier tout ce vent

qui rage

parce qu’il est tout de même impuissant

et qu’il ne fera pas cette fois encore

crever la terre

Allons Allons mettons nos gants

nos manteaux et nos drapeaux

en attendant la pluie et la nuit

en attendant le départ

Voilà la mer et bientôt le soleil

Voilà la mer et cette brise qui est sucrée

Voilà une dernière fois la terre

qui se secoue comme un chien couvert de puces.