THIBAUT DE CHAMPAGNE



Je pensais me séparer


Je pensais me séparer

D’Amour, mais n’en ai pas la force ;

Les doux maux du souvenir,

Qui nuit et jour ne me manquent,

Le jour me donnent maint assaut

Et la nuit je ne puis dormir,

Mais je me plains, et pleure, et soupire.

Dieu ! je brûle tant que je la regarde,

Mais je sais bien qu’elle n’en a cure.


II


Nul ne doit Amour trahir

Hormis goujat et ribaud ;

Et en dehors de son bon plaisir

Tout le reste est égal ;

Mais je veux qu’elle me trouve beau

Sans tromper ni mentir ;

En revanche si je puis rattraper

Le cerf, qui si bien peut fuir,

Nul n’a plus de joie que Thibaud.


III


Le cerf aime l’aventure,

Il est blanc comme neige

Et ses cheveux en tresses

Sont plus blonds qu’or d’Espagne.

Le cerf est dans une réserve

Dont l’entrée est fort périlleuse.

Aussi est-il à l’abri des loups :

Ce sont les traîtres envieux

Qui sont le fléau des amants courtois.


IV


Mais ni chevalier dans le tourment

Qui a perdu son équipement,

Ni village que brûle le feu

Et maisons, vignes, blés et bois,

Ni chasseur qui prend soif,

Ni loup qui meurt de faim

Ne sont plus valeureux que moi,

Car je crains d’être de ceux

Qui aiment contre leur gré.


V


Dame, je ne vous demande qu’une chose :

Pensez-vous que ce soit péché

De tuer celui qui vous aime en vérité ?

Oui, vraiment ! Sachez-le bien !

Si cela vous plaît, alors tuez-moi,

Car je veux et y consens,

Et s’y vous me préférez vivant,

je vous le dis devant témoins,

J’en serai bien plus heureux.


VI


Dame, qui n’a pas de rivale,

Veuillez si peu que ce soit

M’accorder pitié !


VII


Renaud, Philippe, Laurent,

Ils sont maintenant cruels les mots

Qui doivent vous faire sourire.



Je suis comme la licorne


Je suis comme la licorne
En extase devant la jeune fille
Dont elle ne détache pas ses regards.
Elle éprouve un si doux malaise
Qu'elle tombe sans connaissance en son giron.
Alors on la met à mort par traîtrise.
De même Amour et ma dame
M'ont blessé à mort, en vérité :
Ils ont mon coeur et je ne puis le reprendre.

Dame, quand je fus devant vous
Et que je vous vis pour la première fois,
Mon cœur tressaillit 3 tant
Qu'il vous resta à mon départ.
Je fus alors emmené sans demande de rançon,
Captif dans la douce prison
Dont les piliers sont faits de désir,
Les portes de beaux regards
Et les anneaux de bon espoir.

Amour a la clé de la prison
Et il y a placé trois portiers.
Le premier s'appelle Beau Semblant 4
Et Amour a fait de Beauté leur maîtresse.
Il a mis Danger devant la porte,
Un vilain 5 , affreux, traître, dégoûtant,
Un gueux, un scélérat.
Ces trois-là sont rusés et hardis,
Ils se saisissent vite d'un homme.

Qui pourrait supporter les mauvais traitements
Et les assauts de ces portiers ?
Jamais Roland ni Olivier 6
Ne soutinrent si grandes batailles ;
Ils vainquirent en combattant,
Mais c'est en s'humiliant qu'on triomphe de ceux-là.
Patience est le porte-bannière ;
En ce combat dont je vous parle,
Il n'y a d'autre salut qu'en la pitié.

Dame, je ne redoute rien de plus
Que d'être privé de votre amour.
J'ai tant appris à supporter 7 .
Que je suis à vous par habitude ;
Et dussiez-vous en être fâchée,
Je ne pourrais y renoncer en rien,
Sans en garder le souvenir,
Sans que mon coeur soit toujours
En prison, auprès de moi.
Dame, puisque je ne sais pas tromper,
Il serait temps d'avoir pitié de moi,
Accablé sous un si pesant fardeau.