MARAN, René



Batouala

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Nous ne sommes que des chairs à impôt. Nous ne sommes que des bêtes de portage. Des bêtes ? Même pas. Un chien ? Ils le nourrissent et soignent leur cheval. Nous ? Nous Sommes, pour eux, moins que ces animaux, nous sommes plus bas que les plus bas. Ils nous crèvent lentement. »

Une foule suant l’ivresse se pressait derrière la troupe constituée par Batouala, les anciens, les chefs et leurs capitas.

Il eut des injures, des insultes. Batouala avait mille fois raison. On vivait heureux, jadis, avant la venue des « boundjou ». Travailler peu, et pour soi, manger, boire et dormir ; de loin en loin, des palabres sanglantes où l’on arrachait le foie mort pour leur courage et se l’incorporer - tels étaient les seuls travaux des noirs, jadis, avant la venue blanche.

A présent, les nègres n’étaient plus que des esclaves. Ils n’y avaient rien à espérer d’une race sans cœur. Car les « boudjous » n’avaient pas de cœur. N’abandonnaient-ils pas les enfants qu’ils avaient des femmes noires ? Se sachant fils de blancs, ces derniers, devenus grand, ne daignaient pas fréquenter les nègres ? Et ces blancs-noirs, en bon « boundjouvouko » qu’ils étaient, vivaient une vie à part, pleins de haine, suintant l’envie, exécrés de tous, pourris de défauts, malfaisants et paresseux.

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En tout cas, que l’on fût de son avis ou non, il croyait dur comme fer, et n’en démordrait pas jusqu’à preuve du contraire, que ne rien faire, c’était profiter, en toute bonhomie et simplicité, de tout ce qui nous entoure.

Vivre au jour le jour, sans se rappeler hier, sans se préoccuper du lendemain, ne pas prévoir, voilà qui est excellent, voilà qui est parfait.

Au reste, pourquoi se lèverait-il ? N’est-on pas, en général, mieux assis que debout et mieux couché qu’assis ?

Iche ! la bonne odeur d’herbe fanée que dégageait la natte sur laquelle il venait de passer la nuit. La dépouille d’un bœuf sauvage frais tué ne pouvait vraiment la surpasser en tiédeur ou en souplesse.

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Nous n’avions pas fini de bâtir nos cases et de défricher les terrains convenant à nos plantations, que ces maudits blancs étaient déjà sur nous. C’est alors que, la mort dans l’âme, découragés, fatigués, désespérés – nous avions perdu tant de nos frères, au cours de nos migrations belliqueuses – c’est alors que nous restâmes où nous étions et que nous nous efforçâmes de faire aux « boundjous » bonne figure. La lointaine rumeur immense se rapprochait peu à peu. – Notre soumission, reprit Batouala, dont la voix allait s’enfiévrant, notre soumission ne nous a pas mérité leur bienveillance. Et d’abord, non contents de s’appliquer à supprimer nos plus chères coutumes, ils n’ont eu de cesse qu’ils ne nous aient imposé les leurs. Ils n’y ont, à la longue, que trop bien réussi. Résultat : la plus morne tristesse règne, désormais, par tout le pays noir. Les blancs sont ainsi faits, que la joie de vivre disparaît des lieux où ils prennent quartiers.

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