SAINT-POL-ROUX
Prière à l’océan
Océan :
Divinité de houles et de houles sur des gouffres et des gouffres,
Monstre glauque, semblable à quelque énorme gueule de baudroie suivie d'une incommensurable queue de congre,
Masse mouvante avec, pour âme, cette lame sourde jaillissant en lave d'un puits abyssal,
Époux de la tempête aux griffes de noroît et cheveux de suroît,
Génie double qui souques ta victime entre vent, arrière-vent et vent-debout,
Démon de verre cassant des vaisseaux comme on casse des noix,
Ogre aux dents de récif qui croque des tas d'hommes comme sur la terre nous croquons des pommes,
Nappe d'orgie sur quoi les flottilles sont les friandises, les escadres les gigots,
Insondable estomac où se digèrent les naufrages dont les épaves rares sur les flots figurent les os,
Diaphragme innombrable au muscle soulevé depuis les tréfonds inconnus jusqu'à l'éclair des nues,
Jungle liquide des sautes-de-vent accouplées aux brisants,
Harpagonie de trésors engloutis,
Joute des aventures d'or et des squales d'acier,
Cimetière dansant où les péris se heurtent, l'alliance au doigt,
Farouche pêle-mêle où tout se trouve - sauf un cour,
Océan...
Océan :
Ciel à l'envers,
Hublot de l'enfer,
Quelqu'un de formidable parmi tous les êtres,
Chose la plus grande parmi tant de choses,
Geste le plus vaste d'entre tous les gestes,
Majesté la première au rang des majestés,
Océan,
Catastrophe constante,
Agrégat de tourmentes,
Tragédie sans fin,
Oh fais taire tes orgues barbares du large !
Haut sur sa dune aux immortelles d'or
Un poète te parle !
Abaisse donc tes monts sabaothiques
De l'Iroise et des loins atlantiques,
Calme tes nerfs noués en pieuvres,
Scelle tes chiens-de-mer aux creux du
Toulinguet,
Aspire ma présence de tes branchies toutes,
Puis, posant les pieds blancs de ton flux sur la grève,
Accueille en cette oreille qu'est ce coquillage
Les mots qui te descendent sur la brise tendre
Arrivée des vallons de l'Aulne et de l'Élorn !
Dis, mon grand
Si grand qu'il me semble sombrer dans ta barbe d'écume ;
Dis, mon grand si grand que me voici néant,
Vaine fourmi près d'un géant,
Dis, mon grand,
J'ose, moi le veilleur à la proue du vieux monde,
T'implorer pour ceux qui labourent ton onde.
Ave, Massilia
À Edmond Rostand.
Règne de sa majesté la fleur ! arène de la cigale et de l’abeille parmi le trin du fifre avec le tambourin ! mosaïque de l’ail, de l’olive, de la fève, de la figue, du raisin, de la cerise, de la nèfle, de l’avélane, de l’amande, de la chichourle, de l’azerole, de la sorbe, de l’oignon, de la pomme d’amour, de l’aubergine, du poivron, du concombre, de la pastèque, du melon, du caroube, de la pistache, du piment, de la datte, de la banane ! fanfare de la sardine vive, de la brousse du Rove et de la betterave de Gardane! triomphe de la favouille, de l’oursin, de la clovisse, de la moule, de la marluce à la matrace, de la brandade et de la bouillabaisse où se hérisse la rascasse! apothéose du nougat, du muscardin, du berlingot, des santons, de la pompe et des chichis frégis de la Noël, de Pâques et de la Saint-Michel! foire de Pistachié, du Bohémien, du Maire, du Ravi, du Roi Maure et de l’Ange de la Crèche ancienne! Marseille au collier d’agachons ! Marseille à la tayole de cabanons! eldorado de brunes filles aux hanches de féerie et de sveltes garçons au gosier d’opéra! fière cité coiffée deuiles comme d’un rouge bonnet de Phrygie! ville aux balcons et terrasses de balicot où tout rit, tout caligne, tout chante, tout claque, tout craque, tout danse, tout blague! Marseille, splendide caresse entre une mer de lilas et des collines de farigoule que garde grandiose une Vierge d’or dressée dans une atmosphère de safran, ô Marseille, salut !
Salut, rivage où s’échoua la Magdeleine de folie qu’aima Celui par qui cette vilaine devint une jolie en paradis ! Salut, môle légendaire où la Beauté de Phidias s’en vint, à travers la farandole des flots et des fines guirlandes des brises, poser sa merveille ! ô Marseille païenne ! ô Marseille chrétienne ! joute de Vénus et de Puget ! galéjade de Mireille et de Monticelli ! Marseille, reine de l’harmonie, de l’amour, de la pitié : palme, laurier, fenouil, olivier ! Marseille, fille de l’Orient ! Marseille, amante de l’Espagne ! Marseille, maîtresse de l’Italie ! Marseille, sœur du monde entier ! Marseille, ô Marseille dont mon enfance a tété le soleil et sablé le mistral, je t’aime, ô mère, ô ma patrie, je t’aime et, malgré ma haine des marchands que recèle ton temple, Marseille, poète à son retour d’exil, je baise ton front d’aurore, tes yeux de cassis, ta bouche de grenade, tes seins d’orange et ton corps d’ambre, tes bras et tes cuisses de marbre, tes pieds de saphir, et je baise encore ton cœur de pourpre et ton âme de diamant, comme je baiserais l’arc-en-ciel de Dieu même, – ô Marseille, salut!