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REGNIER, Henri de


Repos après l'amour


Nul parfum n'est plus doux que celui d'une rose

Lorsque l'on se souvient de l'avoir respiré

Ou quand l'ardent flacon, où son âme est enclose,

En conserve au cristal l'arôme capturé.


C'est pourquoi, si jamais avec fièvre et délice

J'ai senti votre corps renversé dans mes bras

Après avoir longtemps souffert l'âcre supplice

De mon désir secret que vous ne saviez pas,


Si, tour à tour, muet, pressant, humble, farouche,

Rôdant autour de vous dans l'ombre, brusquement,

J'ai fini par cueillir la fleur de votre bouche,

0 vous, mon cher plaisir qui fûtes mon tourment.


Si j'ai connu par vous l'ivresse sans pareille

Dont la voluptueuse ou la tendre fureur

Mystérieusement renaît et se réveille

Chaque fois que mon cœur bat contre votre cœur,


Cependant la caresse étroite, ni l'étreinte

Ni le double baiser que le désir rend Court

Ne valent deux beaux yeux dont la flamme est éteinte

En ce repos divin qu'on goûte après l'amour!


Elvire aux yeux baissés


Quand le désir d'amour écarte ses genoux

Et que son bras plié jusqu'à sa bouche attire,

Tout à l'heure si clairs, si baissés et si doux,

On ne reconnaît plus les chastes yeux d'Elvire.


Eux qui s'attendrissaient aux roses du jardin

Et cherchaient une étoile à travers le feuillage,

Leur étrange regard est devenu soudain

Plus sombre que la nuit et plus noir que l'orage.


Toute Elvire à l'amour prend une autre beauté;

D'un souffle plus ardent s'enfle sa gorge dure,

Et son visage implore avec félicité

La caresse trop longue et le plaisir qui dure...


C'est en vain qu'à sa jambe elle a fait, sur sa peau,

Monter le bas soyeux et que la cuisse ajuste,

Et qu'elle a, ce matin, avec un soin nouveau,

Paré son jeune corps délicat et robuste.


La robe, le jupon, le linge, le lacet,

Ni la boucle ne l'ont cependant garantie

Contre ce feu subtil, langoureux et secret

Qui la dresse lascive et l'étend alanguie.


Elvire! il a fallu, pleine de déraison,

Qu'au grand jour, à travers la ville qui vous guette,

Peureuse, vous vinssiez obéir au frisson

Qui brûlait sourdement votre chair inquiète;


Il a fallu laisser tomber de votre corps

le corset au long busc et la souple chemise

Et montrer à des yeux, impurs en leurs transports,

Vos yeux d'esclave heureuse, accablée et soumise.


Car, sous le rude joug de l'amour souverain,

vous n'êtes plus l'Elvire enfantine et pudique

Qui souriait naïve aux roses du jardin

Et qui cherchait l'étoile au ciel mélancolique.


Maintenant le désir écarte vos genoux,

Mais quand, grave, contente, apaisée et vêtue,

Vous ne serez plus là, vous rappellerez-vous

Mystérieusement l'heure où vous étiez nue?


Non! Dans votre jardin, doux à vos pas lassés,

où, parmi le feuillage, une étoile palpite,

De nouveau, vous serez Elvire aux yeux baissés

Que dispense l'oubli du soin d'être hypocrite.


Le Départ


Je n’emporte avec moi sur la mer sans retour

Qu’une rose cueillie à notre long amour.

J’ai tout quitté ; mon pas laisse encore sur la grève

Empreinte au sable insoucieux sa trace brève

Et la mer en montant aura vite effacé

Ce vestige incertain qu’y laissa mon passé.

Partons ! que l’âpre vent en mes voiles tendues

Souffle et m’entraîne loin de la terre perdue

Là-bas. Qu’un autre pleure en fuite à l’horizon

La tuile rouge encore au toit de sa maison,

Là-bas, diminuée et déjà si lointaine !

Qu’il regrette le clos, le champ et la fontaine !

Moi je ferme la porte et je ne pleure pas.

Et puissent, si les dieux me mènent au trépas,

Les flots m’ensevelir en la tombe que creuse

Au voyageur la mer perfide et dangereuse !

Car je mourrai debout comme tu m’auras vu

Sur la proue, au départ, heureux et gai, pourvu

Que la rose à jamais de mon amour vivant

Embaume la tempête et parfume le vent.


Le bonheur

Si tu veux être heureux, ne cueille pas la rose

Qui te frôle au passage et qui s'offre à ta main;

La fleur est déjà morte à peine est-elle éclose.

Même lorsque sa chair révèle un sang divin.

N'arrête pas l'oiseau qui traverse l'espace;

Ne dirige vers lui ni flèche, ni filet

Et contente tes yeux de son ombre qui passe

Sans les lever au ciel où son aile volait;

N'écoute pas la voix qui te dit : « Viens ». N'écoute

Ni le cri du torrent, ni l'appel du ruisseau;

Préfère au diamant le caillou de la route;

Hésite au carrefour et consulte l'écho.

Prends garde… Ne vêts pas ces couleurs éclatantes

Dont l'aspect fait grincer les dents de l'envieux;

Le marbre du palais, moins que le lin des tentes

Rend les réveils légers et les sommeils heureux.

Aussi bien que les pleurs, le rire fait les rides.

Ne dis jamais : Encore, et dis plutôt : Assez…

Le Bonheur est un Dieu qui marche les mains vides

Et regarde la Vie avec des yeux baissés !


Odelette 2

Si j'ai parlé

De mon amour, c'est à l'eau lente

Qui m'écoute quand je me penche

Sur elle ; si j'ai parlé

De mon amour, c'est au vent

Qui rit et chuchote entre les branches ;

Si j'ai parlé de mon amour, c'est à l'oiseau

Qui passe et chante

Avec le vent ;

Si j'ai parlé

C'est à l'écho,

Si j'ai aimé de grand amour,

Triste ou joyeux,

Ce sont tes yeux ;

Si j'ai aimé de grand amour,

Ce fut ta bouche grave et douce,

Ce fut ta bouche ;

Si j'ai aimé de grand amour,

Ce furent ta chair tiède et tes mains fraiches,

Et c'est ton ombre que je cherche.